UN PETIT TOUR ENTRE LES TOURS

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La Rochelle est riche de son passé. Petit inventaire de ses trésors d’Histoire.

Il existe mille façons de découvrir La Rochelle. Se laisser aller entre le port et les ruelles de la vieille ville, entre les tours et les venelles, suivre les indications d’un guide touristique ou bien encore se perdre au hasard, en faisant confiance à sa bonne fortune, à son instinct. Il est aussi une autre manière d’envisager la ville, sous un abord plus insolite, qui mêle la grande Histoire à la vie quotidienne, l’épopée à la douceur des jours. C’est celle que nous avons choisie de suivre, pas à pas, traversant les siècles comme on le ferait des boulevards, des avenues, obéissant presque à la formule de Paul Morand : « Un continent par jour, voilà notre foulée. »

Les tours. Tout commence, évidemment, au pied des célèbres tours. Ou plutôt, au sommet et sur la coursive de l’une d’entre elles, la tour de la Chaîne, qui permet d’embrasser une vue panoramique sur le port tout entier. Bâties entre le XIIe et le XVe siècle en pierre calcaire de Crazannes, qui arrivait en radeau jusqu’au port, elles témoignent encore à la fois de la richesse de la ville qu’il fallait protéger et de son esprit d’aventure qui la portait vers le grand large et les lointaines découvertes. La tour de la Lanterne, dite des Quatre Sergents, a notre faveur. Non parce qu’elle fut vite dévolue à l’emprisonnement des corsaires, mais parce que sa vocation première était d’éclairer l’entrée du port à l’aide d’une bougie placée dans une lanterne, d’où son nom d’origine. On l’aime aussi beaucoup pour les graffitis tracés là par les prisonniers, messages ou dessins, histoires vivantes. A l’instar de la flamme, repère dans la nuit…

Dragon. On quitte le port avec en tête l’image des transporteurs, des négociants, des dockers qui firent sa fortune, les odeurs d’épices et de sueur, le retour des îles, le regard éperdu des esclaves aussi… On se rappelle qu’à l’origine les Rochelais sont négociants, armateurs, mais pas marins. Ce sont des Bretons qui tenaient la barre des navires.

Un peu plus loin, le cinéma Dragon raconte une histoire particulière. Dans les années 1750, un jeune boulanger s’installe à La Rochelle. Il rencontre rapidement une jeune veuve de 24 ans, qui vit seule avec sa fille. Ils se marient, une seconde fille naît très vite. Une épidémie viendra fracasser leur bonheur. Les deux enfants meurent. L’homme ne supporte plus La Rochelle, ils partent s’installer à Saint-Domingue, où ils achètent une plantation de café, qu’ils exploitent pendant plus de vingt-cinq ans avant de revenir, riches, pour acquérir cette maison et vivre de leurs rentes.

Peseur d’or. Le 36 quai Duperré ouvre sur la cour intérieure d’un peseur d’or. Car La Rochelle abrita longtemps, avant le règne d’Henri IV, un atelier monétaire. Aujourd’hui encore, on trouve ici un lieu magique, dirigé par Alain Bailly et consacré à la numismatique. Des collectionneurs du monde entier s’y pressent.

Hôtels particuliers. A la sortie du passage Duperré, les différentes modénatures des façades sont une leçon d’Histoire à elles seules. Trois périodes s’y côtoient. Médiévale, d’abord, avec des maisons à colombages, structures de bois, toits d’ardoise et pignons perpendiculaires à la rue. Puis, le style Renaissance s’impose, rue du Temple, avec ses pierres sculptées et décorées, ses toitures de tuiles. Enfin, le XVIIIe occupe l’espace avec ses hôtels particuliers, symboles de pouvoir et de prospérité des négociants. Tout cela est intact, vivant, car La Rochelle eut la chance de ne pas être bombardée pendant la dernière guerre. On s’arrêtera devant les boutiquiers de la rue Chaudrier, puis près de la grande horloge qui la borne.

Cour des Templiers. Un peu plus loin nous empruntons le passage de la Commanderie, qui mène à la cour des Templiers… Entre 1150 et 1300, alors que le port n’existe pas encore, les Templiers s’installent à La Rochelle. Organisation multinationale et secrète, elle apporte de la richesse à la ville en organisant la production de céréales et de viande. Car c’est d’ici que les Templiers envoient le blé et la viande séchée afin d’approvisionner les croisades. Une porte murée surplombée de la croix templière témoigne encore de leur présence.

Projet de fortification. En suivant à main droite la rue des Templiers, on découvre avec bonheur, au numéro 6, l’antre de M. Reynaud. La rumeur des âges. Pas d’inscription au fronton, nulle indication, M. Reynaud est un homme discret… Editeur de livres d’art au papier magnifique et à l’impression somptueuse, il s’attache aussi à rendre lisibles de très anciennes cartes maritimes ou de la région. Il montre le projet de fortification en étoile destiné à La Rochelle par Farry, lieutenant de Vauban. La réponse de celui-ci est restée célèbre, d’un laconisme brutal : « Trop tard, trop cher, trop grand. »

Librairie. A droite encore s’ouvre la rue Dupaty. Au numéro 7, une fabuleuse librairie éponyme recèle de vrais trésors, dont un Dans l’intimité de Pierre Loti (1903-1923), par un certain Gaston Mauberger… Y sera-t-il encore longtemps ?

Gargouilles. L’hôtel de ville nous attend, qu’il faut longer par la gauche, rue des Merciers, dont l’entrée est marquée par une magnifique façade Renaissance. Plus loin, au numéro 17, quelques gargouilles montent la garde contre le ciel.

Chaussures. Une rencontre surprenante, émouvante, nous attend un peu plus loin, au 36 bis de la même artère. Les Chaussures Denis. Non, ne partez pas ! Ce n’est pas une plaisanterie. Pénétrer dans le magasin de M. Denis, c’est changer de monde et d’époque, et cela fait du bien, vraiment. La maison fut fondée en 1860, la quatrième génération perpétue la tradition. Sabots, charentaises, galoches, mais aussi espadrilles de Mauléon, M. Denis, frêle et d’une mise impeccable, travaille sans caisse enregistreuse. Lorsqu’un nouveau client arrive, il prévient l’une de ses vendeuses à l’aide d’une sonnette discrète, et voilà la jeune fille qui sort de l’arrière-boutique. A l’ancienne…

Nouveau monde. Il est temps de prendre sur la gauche la rue Fleuriau pour rejoindre le musée du Nouveau Monde. Il évoque les heures sombres du grand commerce maritime rochelais et la vie tragique des esclaves au sein des plantations… On s’arrêtera longtemps dans le salon de l’Esclavage. Ses cartes, ses objets d’un monde perdu… On trouvera également de sublimes portraits d’Indiens par Edward S. Curtis…

Bunker caché. Enfin, sur le chemin du retour au port, dernière station rue des Dames. Cette ultime visite ne peut se faire qu’en groupe et accompagnés d’un guide, l’été *. Mais elle vaut le déplacement. Elle permet de pénétrer dans un bunker caché. Deux cent cinquante mètres carrés qui furent le repaire de l’état-major de la Kriegsmarine… Jean-Luc Labour, ancien directeur de l’office de tourisme de La Rochelle, en a fait un musée de la Seconde Guerre mondiale qui mêle vestiges nazis, propagande vichyste et résistance gaulliste. Une véritable leçon d’Histoire, de l’horreur à l’espoir.

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