Le retour en grâce des Templiers

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La nouvelle de la publication d’un nouveau document relatif au procès des Templiers met tous les médias en émoi. Le scoop serait le suivant : en août 1308, le pape Clément V avait absous de leurs crimes cinq dignitaires de cet ordre. Parmi eux, le grand maître Jacques de Molay, qui finit sur le bûcher six ans plus tard (1314). L’Ordre du Temple, fondé au début du XIIe siècle à Jérusalem, avait pour vocation de protéger les pèlerins et de défendre les Etats latins de Terre sainte. Deux siècles plus tard, il avait la réputation de s’être excessivement enrichi (d’où le mythe de leur «trésor»), alors que sa mission se justifiait moins depuis la fin de la reconquête de la Terre sainte par les musulmans en 1291. Controverses et légendes nouées depuis sept siècles autour de l’Ordre du Temple ne sont sans doute pas étrangères au battage médiatique annoncé autour de cette «révélation».

L’un des derniers avatars des Templiers se trouve dans le Da Vinci Code de Dan Brown. Selon ce roman, Clément V aurait lui-même ordonné l’arrestation de ces chevaliers du Christ, en 1307, et le roi de France, Philippe le Bel, n’aurait été qu’un complice dans cette affaire. La réalité est tout autre. Le 25 octobre, l’Archivio Segreto Vaticano (1) et la maison d’édition Scrinium (2) présenteront «en avant-première mondiale», selon le communiqué de presse, la publication en fac-similé de l’ensemble des documents relatifs au procès des Templiers sous le titre Processus contra Templarios, (Le Procès contre les Templiers), 799 exemplaires (300 pages) seront mis en vente au prix de 5800 euros, le 800e étant destiné au pape Benoît XVI. Au cœur de cette publication, le parchemin de Chinon, un document (3) dont on connaissait l’existence par des copies ou des extraits.

Repentance. Il a été retrouvé en 2001, dans les archives vaticanes, par Barbara Frale, docteur de l’université de Venise et attachée à la prestigieuse Ecole vaticane de paléographie, diplomatique et archivistique. Il s’agit de l’original du procès-verbal des interrogatoires conduits en août 1308 par trois cardinaux, délégués par le pape à Chinon, au diocèse de Tours, dans la première phase du procès des Templiers. Les cinq chefs de l’ordre confirment leurs aveux, recueillis à l’automne 1307 sous la torture, par les agents du roi Philippe IV le Bel : ils ont renié le Christ «en parole» mais pas «de cœur» et ils ont craché sur le crucifix mais «à côté» ; ils nient avoir pratiqué la sodomie. Ayant fait acte de repentance, les cardinaux les absolvent, les réconcilient avec l’Eglise au nom du pape Clément, comme il était parfaitement normal alors. Barbara Frale a publié un livre en 2003 (Il Papato e il processo dei Templari. L’inedita assoluzione di Chinon alla luce della diplomatica pontificia, Rome, Viella, 2003) et un article en 2004 (Journal of Medieval Studies, vol. 30, juin 2004, pp. 109-134), de sorte que la communauté scientifique est bien au courant de sa découverte, depuis plusieurs années.

Absolution. «Ce document est important car les historiens ont toujours le souci de retrouver les originaux», souligne Alain Demurger, le spécialiste français des Templiers. Ce texte confirme la stratégie de défense adoptée par les Templiers : reconnaître leurs erreurs et ainsi sauver leur peau, grâce à une absolution ! Mais, selon lui, il ne modifie pas en profondeur l’analyse d’ensemble de l’affaire, qui se résume à quatre phases. En 1307, le roi de France prend l’initiative de faire arrêter et interroger les Templiers en raison de leur «mauvaise réputation». Il s’agit alors de faire pression sur le pape pour une tout autre affaire : ouvrir un procès posthume, destiné à prouver l’hérésie de son prédécesseur le pape Boniface VIII, coupable aux yeux du roi d’avoir voulu affirmer ses prérogatives à l’intérieur du royaume de France. Face à cette attaque, le pape reprend la main en 1308, en ouvrant une double procédure d’enquête : sur les Templiers et sur leur ordre. Le concile de Vienne, en 1311, ne conclut pas à l’hérésie des Templiers mais l’état de déliquescence de l’Ordre du Temple aboutit à sa suppression, sans jugement ni condamnation.

Dans ces circonstances, les Templiers qui ont reconnu leurs erreurs et fait repentance, dont Jacques de Molay, auraient dû être libérés et auraient pu terminer leurs jours paisiblement. Mais ils espéraient encore pouvoir s’expliquer devant le pape. Trois cardinaux sont envoyés à Paris en mars 1314 qui, après audition, les condamnent à la prison à vie. Face à cette sentence, deux d’entre eux, Jacques de Molay et Geoffroy de Charney, reviennent alors sur leurs aveux et nient tout en bloc : ils sont considérés comme relapses et le roi les envoie au bûcher.

La transcription du parchemin de Chinon est disponible depuis six ans déjà, ce n’est donc pas vraiment un scoop pour le landernau des médiévistes. Reste la capacité d’une institution vénérable, l’Eglise catholique, – en l’occurrence très cathodique – à répondre aux attaques les plus fantaisistes, et en l’espèce les plus injustifiées, en utilisant les médias, à la manière de ses détracteurs. L’opération de communication autour de la publication de ce précieux ouvrage en est un parfait exemple.

(1) http://asv.vatican.va

(2) http://www.scinium.org)

(3) Archivio Segreto Vaticano, Archivium Arcis, Armarium D. 217, parchemin mm 685 x 575.

Isabelle Heullant-Donat université de Reims – Champagne Ardenne