Les croisades

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De 1096 à 1291, huit fois de suite, les chrétiens s’élancent vers Jérusalem pour libérer la Terre sainte de la présence musulmane. Une épopée qui a bouleversé les rapports entre l’Orient et l’Occident

«Le vendredi, de grand matin, nous donnâmes un assaut général à la ville sans pouvoir lui nuire ; et nous étions dans la stupéfaction et dans une grande crainte. Puis, à l’approche de l’heure à laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ consentit à souffrir pour nous le supplice de la Croix, nos chevaliers postés sur le château [c’est-à-dire la tour de bois construite par les croisés pour attaquer la ville] se battaient avec ardeur, entre autres le duc Godefroi et le comte Eustache son frère. A ce moment, l’un de nos chevaliers, du nom de Liétaud, escalada le mur de la ville. Bientôt, dès qu’il fut monté, tous les défenseurs s’enfuirent des murs à travers la cité, et les nôtres les suivirent et les pourchassèrent en les tuant et en les sabrant jusqu’au temple de Salomon, où il y eut un tel carnage que les nôtres marchaient dans leur sang jusqu’aux chevilles… »

Cet extrait, simple et terrible, du « reportage » d’un témoin anonyme de la prise de Jérusalem, le 15 juillet 1099, marque le succès initial mais fragile d’une extraordinaire aventure de deux siècles : les croisades pour la délivrance des Lieux saints, et leur corollaire, la création d’Etats francs au Levant. Un affrontement entre l’Occident et l’Orient, entre le christianisme (divisé) et l’islam (lui aussi divisé). Une histoire « pleine de bruit et de fureur » , dominée par la foi ardente et la passion religieuse des uns et des autres, une histoire où se mêlent des deux côtés le pire et le meilleur, la barbarie et l’abnégation, l’esprit le plus chevaleresque et la plus brutale férocité.

Quelle est la situation en Europe et en Orient à la veille des croisades ? Pour le moins chahutée, sinon incandescente, où l’on voit des Normands, gens fort remuants, rafler l’Italie du Sud aux Byzantins, puis la Sicile aux Arabes ; les Eglises romaine et grecque se séparer. Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, conquérir l’Angleterre…

Pendant ce temps, en Orient, apparaissent les premières vagues de Turcs islamisés, combattants redoutables surgis des steppes d’Asie centrale. Dès 1055, leurs chefs énergiques s’imposent par la force aux faibles califes arabes de Bagdad, tandis qu’en 1071, en Arménie, à Mantzikert, ils écrasent les armées chrétiennes de Constantinople et arrachent les deux tiers de l’Asie mineure (l’actuelle Turquie) à l’Empire byzantin. Se retournant contre les Arabes, ils pillent Le Caire, massacrent ses habitants pourtant musulmans, et surtout s’emparent de Jérusalem (1077) et de la Palestine.

Hostilité turque

Pendant les deux cent cinquante années de la présence byzantine en Palestine, l’accès des Lieux saints aux pèlerins est, c’est bien naturel, largement ouvert aux chrétiens. Et la prise de Jérusalem par les Arabes en 638, six ans après la mort de Mahomet, ne verrouille pas la porte. Puis les excellents rapports de Charlemagne avec le calife de Bagdad, Harun al-Rachid, permettent, à partir du IXe siècle, de réaliser une sorte de protectorat des Lieux saints. Ainsi de nombreux pèlerins occidentaux peuvent-ils, en pleine période musulmane, accéder sans problème au tombeau du Christ.

L’arrivée des Turcs change tout. Les pèlerinages deviennent difficiles, sinon impossibles, tandis que l’empereur byzantin, Alexis Ier Comnène, appelle à l’aide.

Lorsque, à la fin de novembre 1095, au concile de Clermont, Urbain II, pape d’origine champenoise, lance son appel à la croisade, il s’agit bien entendu de rétablir d’abord la liberté d’accès à la Terre sainte. Mais ce grand pape a une vision plus large, non seulement religieuse mais aussi politique. Il veut rééquilibrer l’Orient en soutenant le christianisme face à l’expansionnisme musulman. Urbain II en espère, de plus, le retour des orthodoxes dans le bercail papal. Espoir qui sera déçu ! Enfin, l’Eglise, qui avait eu tant de mal à imposer la « trêve de Dieu » aux turbulents barons d’Occident, peut proposer à leur ardeur belliqueuse un exutoire sanctifiant, une entreprise sacrée.

L’appel de Clermont a un immense retentissement. Urbain II, qui comptait surtout sur les chevaliers du Midi, autour du comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, et de l’évêque du Puy, Adhémar de Monteil, voit se presser en foule d’autres volontaires : les seigneurs de Champagne et d’Ile-de-France derrière Hugues de Vermandois, frère du roi de France Philippe Ier, les Normands, derrière leur duc Robert Courteheuse, fils de Guillaume le Conquérant, les Flamands et les Rhénans derrière Godefroi de Bouillon, duc de Basse-Lorraine (le Brabant). Enfin les Normands d’Italie du Sud et de Sicile derrière Bohémond de Tarente et son neveu, Tancrède.

Pareilles armées imposaient une organisation sérieuse. Il fallait rassembler des milliers et des milliers de combattants, des chevaux, des armes, des équipements, du matériel de siège, du ravitaillement pour un très grand nombre d’hommes et sur une très longue période. Le départ fut fixé à la fin de l’été 1096. C’était une croisade raisonnable, efficace, soigneusement préparée, celle des chevaliers. Celle que voulait Urbain II pour bien combattre les Turcs.

Mais une autre s’improvisait, dans un grand élan d’émotion. C’était la croisade populaire, celle des pauvres gens, des humbles, hommes, femmes, enfants, que prêcha, du Berry à la Lorraine, avec autant de feu que d’imprévoyance, le fameux Pierre l’Ermite.

Sans attendre les barons, elle se met en route dès mars 1096, dans une belle pagaille. Le 16 avril, en arrivant à Cologne, ils sont 15 000, se renforçant continuellement dans une indiscipline qui entraîne pillages et violences. Il y a parmi eux des gens sans aveu, des criminels, des voleurs, des chevaliers brigands, comme le triste comte Emich de Leiningen, et de redoutables exaltés. Ces bandes s’en prennent aux juifs – ces « déicides » – rencontrés en chemin, notamment en Rhénanie et à Prague, les massacrant en grand nombre en dépit de l’opposition des évêques.

Le 1er août 1096, Pierre l’Ermite et 25 000 pèlerins sont devant Constantinople. Craignant les excès, l’empereur byzantin les fait passer en Asie, avec le conseil d’y attendre l’armée des barons. Exhortation inutile. Le 21 octobre, ces malheureux exaltés, combattants naïfs, marchent sur Nicée, près de laquelle les Turcs les massacrent en masse ou les emmènent comme esclaves. Trois mille d’entre eux seulement regagnent le territoire byzantin.

Le 23 décembre arrive à Constantinople la première des armées de la « coalition internationale », celle du Nord, conduite par Godefroi de Bouillon (Flamands, Wallons, Allemands, Français et Normands de Normandie), qui avait traversé l’Allemagne et la Hongrie. Elle est rejointe par les Normands d’Italie et de Sicile venus par Brindisi et menés par Bohémond de Tarente et son neveu Tancrède. Puis, en avril 1097, par les chevaliers du Midi, conduits par Raymond de Saint-Gilles, qui avaient traversé l’Italie et les Balkans. On passe en Asie mineure, on reprend Nicée aux Turcs. Et l’armée entreprend, alors qu’arrive l’été, la longue traversée du plateau anatolien, une zone de steppes desséchées coupée de vallées profondes et de montagnes difficiles.

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Le 1er juillet, les Turcs surprennent dans la plaine de Dorylée (actuelle Eskisehir) l’avant-corps composé de Normands, commandé par Bohémond. Avant d’être encerclé par la rapide cavalerie turque, celui-ci parvient à alerter le corps d’armée qui suit. Et tandis que les chevaliers normands se protègent comme ils peuvent des pluies de flèches décochées par les vagues musulmanes tourbillonnantes, déboulent d’abord Godefroi de Bouillon et cinquante chevaliers, puis, très vite, le reste de l’armée. Le légat du pape Adhémar de Monteil, d’un côté, Godefroi de Bouillon et le reste des forces, de l’autre, réussissent à prendre en tenaille l’armée turque. Les chevaliers francs en armure – ces « chars lourds » – broient la légère cavalerie turque. Ce jour-là, aussi, le « combat changea d’âme » . Comme l’a souligné René Grousset : « La bataille de Dorylée trancha pour plus d’un siècle la question de force dans le Proche-Orient. »

Les croisés reprennent leur marche. Direction Konya (ex-Iconium) et Antioche. Mais, sur le plateau anatolien c’est l’enfer : l’été se fait plus chaud, le désert plus âpre, l’eau plus rare, tandis que le ravitaillement est inexistant. Enfin, on atteint la Cilicie et la Cappadoce. Où l’on reçoit l’aide inespérée et enthousiaste des Arméniens chrétiens, réfugiés en grand nombre dans ces régions après le désastre de l’armée byzantine à Mantzikert, en Grande Arménie.

La route d’Antioche est ouverte

Bohémond, en avant-garde, atteint la ville le 21 octobre 1097. La place, prise aux Byzantins par les Turcs douze ans auparavant, est formidable : une enceinte de 10 kilomètres ponctuée de 400 tours et renforcée d’une citadelle qui domine la cité. Après sept mois d’un siège épuisant, Bohémond reçoit, en secret, la proposition d’un habitant – un certain Firouz, renégat arménien islamisé, qui voulait se venger des Turcs – d’introduire les Francs dans la ville. Le 2 juin 1098 au soir on organise une diversion, on regroupe l’armée au pied de la tour où Firouz attend Bohémond. A 4 heures du matin, l’escalade commence : la tour est prise sans coup férir et ses voisines occupées. Lorsque le jour se lève, les Francs s’élancent dans la ville, où ils sont accueillis en libérateurs par les Arméniens et les Grecs, qui participent avec eux au massacre de la garnison turque.

Il était temps. Le lendemain arrive devant la ville une immense armée musulmane. D’assiégeants, les croisés se retrouvent assiégés, dans des conditions précaires. Le moral est au plus bas. Il faut un miracle. Il a lieu. A la suite d’une vision, un pèlerin provençal, Pierre Barthélemy, découvre le 14 juin 1098, sous une dalle d’une église de la ville, la Sainte Lance, avec laquelle un soldat romain avait percé le flanc du Christ agonisant. De quoi raviver l’ardeur des chrétiens. Et, le 28 au matin, Bohémond, profitant d’une faute des Turcs, dispose devant la ville les cinq corps de la cavalerie lourde des Francs. La déroute turque est totale et le butin énorme.

Reste l’objectif principal, Jérusalem. On l’oublie un temps. Certes, après tant d’épreuves et de combats, l’armée a besoin de repos. Mais les ambitions se sont réveillées dans cette Syrie où des terres, des fiefs sont à prendre. Bohémond lorgne Antioche, que lui dispute Raymond de Saint-Gilles. Le premier gagne la partie. Bohémond sera prince d’Antioche, dont il fera la prospérité. Avant même que débute le long siège, un autre grand croisé, Baudouin de Boulogne, frère cadet de Godefroi de Bouillon, s’en était allé créer le premier Etat franc d’Orient : le comté d’Edesse (une ville d’outre-Euphrate), petite principauté arménienne dont le prince l’avait adopté avant de périr assassiné.

En décembre 1098, les rivaux Bohémond et Raymond s’emparent d’une ville de la Syrie intérieure, Maarrat an-Numan, un nom qui reste comme une brûlure dans toutes les mémoires musulmanes d’aujourd’hui. Après l’assaut, c’est le massacre. Insoutenable. On marche sur les cadavres. Les Francs restent plus d’un mois dans la ville, que se disputent leurs chefs. La nourriture manque. Les plus pauvres et les plus violents, notamment les tafurs (un mot du XIIe siècle qui signifie truands), rescapés crapuleux de la croisade populaire, mangent de la chair humaine prélevée sur des cadavres musulmans. Et la colère des pèlerins « d’en bas » éclate : pour obliger les barons à reprendre la route de Jérusalem, ils rasent la ville.

Raymond de Saint-Gilles comprend enfin. C’est pieds nus, en signe de repentance, que, le 13 janvier 1099, il montre la route à l’armée.

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La marche reprend

Le mardi 7 juin, l’armée franque, 12 000 hommes, « exultant d’allégresse » , écrit l’Anonyme, est en vue de la Ville sainte. La plupart des croisés sont à genoux, en larmes, et rendent grâce à Dieu. Dans les jours qui suivent, les défenseurs de Jérusalem assistent à un spectacle incroyable. L’armée, formée en procession derrière ses prêtres, fait le tour de la ville avant de se jeter, sans échelles, à l’assaut, d’avance avorté, des puissantes murailles. Jérusalem n’est pas Jéricho. On renonce. Et le siège reprend, dans une chaleur intense, alors que manquent l’eau, le ravitaillement et le matériel. Heureusement arrive à Jaffa une escadre génoise porteuse du nécessaire. On va pouvoir construire les hautes échelles indispensables, les catapultes et surtout deux énormes tours en bois, mobiles, d’où l’on dominera et attaquera le rempart.

Le 15 juillet, un vendredi, Godefroi peut approcher de la muraille au sommet de sa tour de bois, lancer une passerelle et, suivi de son frère Eustache de Boulogne et de deux chevaliers de Tournai, sauter sur le rempart, vite rejoint par de nombreux Francs qui escaladent les échelles d’assaut. Les combats sont acharnés et le massacre se poursuit pendant plusieurs jours. « La ville présentait en spectacle un tel carnage d’ennemis, une telle effusion de sang que les vainqueurs eux-mêmes en furent frappés d’horreur et de dégoût » , écrivit plus tard le grand historien des croisades Guillaume, archevêque de Tyr.

Pour organiser la conquête, il faut désigner un chef. Deux candidats sont en lice, Raymond et Godefroi. Ce dernier, brave entre les braves et fort pieux, est désigné par les barons. Il refuse le titre de roi et prend celui, modeste, d’avoué du Saint-Sépulcre, ne voulant pas porter une couronne d’or là où le Christ avait reçu une couronne d’épines.

Tandis que Godefroi de Bouillon s’efforce d’établir les bases du futur royaume de Jérusalem, Raymond de Saint-Gilles, son rival malheureux, s’en va, dépité, créer dans le Nord-Liban le comté de Tripoli.

L’année 1099 s’achève. Le pape Urbain II est mort au mois d’août sans avoir connu la prise de Jérusalem. Et, le 18 juillet 1100, c’est au tour de Godefroi de succomber. Son frère Baudouin de Boulogne, « aventurier sans scrupules mais aventurier de génie » , selon la formule de René Grousset, apprend la nouvelle dans son comté d’Edesse. Aussitôt il accourt, déjouant avec bravoure et astuce tous les obstacles. A peine arrivé, il est plébiscité et proclamé roi, titre et couronne qu’il accepte sans barguigner, car il n’a pas la modestie de Godefroi. Son sacre accumule les symboles : il a lieu à Bethléem, dans l’église de la Vierge, le jour de Noël 1100 ! Guerrier courageux et brillant, parfois généreux, grand politique, souvent retors, Baudouin Ier transforme rapidement l’étroite bande côtière reçue en héritage en un véritable royaume. Au prix de durs affrontements avec les Arabes du Caire. Mais c’est son règne (dix-huit années) qui établira la présence franque en Orient.

Dès Jérusalem délivrée, et leur voeu ainsi accompli, la plupart des croisés rentrent chez eux. Les forces qui restent sont plutôt maigres. Heureusement il y a la mer. Pisans, Génois, Vénitiens, mais aussi Scandinaves et Anglais transportent vers les ports de Palestine hommes et vivres, permettant aux quatre Etats latins ainsi qu’à leurs alliés arméniens de Cilicie et de Cappadoce de résister aux forces adverses.

Si certains chrétiens se déchirent, c’est le plus souvent pour des raisons d’ambition personnelle. Ambitions et rivalités qui existent également chez les musulmans. Mais si Turcs et Arabes se détestent, c’est aussi pour des motifs religieux (sunnites contre chiites) ou culturels (cavaliers de la steppe et Arabes urbanisés se méprisent mutuellement). Pareilles divisions ont eu parfois des conséquences surprenantes. C’est ainsi, par exemple, que se noue en Syrie du Nord une alliance entre les Normands d’Antioche, conduits par Tancrède, et les Turcs d’Alep pour combattre d’autres Turcs et leur allié Baudouin de Bourcq, alors comte d’Edesse.

Le roi de Jérusalem, diplomate adroit, apaise les querelles des barons francs du Nord, afin de contenir les contre-croisades du calife de Bagdad et de l’émir de Mossoul. C’est lui aussi, organisateur de génie, qui attire en Palestine, par des avantages bien palpables, tout ce qu’il peut de chrétiens de langue arabe, grecs ou syriaques, afin de renforcer les trop faibles contingents de colons occidentaux.

Voici donc installés les chrétiens d’Occident en Terre sainte. Pour conter par le menu cette épopée de près de deux siècles dans l’Orient compliqué, il faudrait un livre, et il en existe d’excellents. On se contentera donc ici d’évoquer les faits les plus importants ou les anecdotes les plus frappantes.

Sous le règne de Baudouin II, cousin et successeur de Baudouin Ier, ont lieu deux événements majeurs. D’abord la création de l’ordre des Chevaliers du Temple, les fameux Templiers, ainsi nommés car le roi de Jérusalem les avait logés dans son propre palais, alors installé dans la mosquée al-Aqsa, elle-même établie dans le périmètre de l’ancien Temple de Salomon. Ensuite la transformation en ordre militaro-religieux d’une communauté ancienne, mais vouée jusque-là à la pure bienfaisance, les Hospitaliers de Saint-Jean. Leur établissement, édifié par des bénédictins près du Saint-Sépulcre vers 1070, puis repris par les Frères hospitaliers, – à la fois hôpital et hôtellerie -, accueillait les pèlerins pauvres ou malades.

Avec ces deux ordres de chevaliers-moines, destinés l’un et l’autre à la protection des pèlerins, les Francs d’Orient disposent désormais de ce qui leur manquait le plus : une armée permanente. Et, qui plus est, une armée à l’abnégation et au courage incomparables.

Dans le même temps – et cela côté chrétien comme côté musulman -, on édifie ou l’on prend, c’est selon, force châteaux et forteresses, tandis que les flottes venues d’Italie se font plus nombreuses. Le successeur de Baudouin II est un des plus puissants seigneurs d’Occident, Foulques V d’Anjou, qui coiffe en 1131 la couronne de Jérusalem après avoir transmis ses possessions angevines à son fils, Geoffroi, surnommé Plantagenêt, dont descendra une fameuse lignée de rois d’Angleterre parmi lesquels son petit-fils, Richard Coeur de Lion, futur croisé. Solide et réfléchi, loyal et généreux, guerrier accompli, Foulques a su se ménager des amitiés musulmanes – celle notamment de l’émir de Damas. Il est l’homme qu’il faut pour affronter la période difficile qui s’annonce.

En effet, côté musulman, un adversaire de taille vient de se révéler : Zengi, soldat énergique et organisateur redoutable, qui détient le pouvoir à Alep, en Syrie, et à Mossoul, en Mésopotamie. Zengi n’a qu’une idée en tête, réunifier la Syrie. Il attaque les positions franques. Il assiège Damas musulmane pour l’arracher à un émir turc rival. Mais les Francs s’en mêlent, car, en sauvant Damas, ils protègent Jérusalem.

Hélas, Foulques meurt dans un accident de chasse à l’automne de 1143. Son héritier est un enfant. C’est dans ces circonstances que Zengi, un an plus tard, attaque et prend le comté d’Edesse, point faible des Etats latins, s’acharnant notamment sur ses habitants arméniens, alliés des Francs.

La chute d’Edesse déclenche la deuxième croisade (1147-1149), plutôt désastreuse, prêchée par saint Bernard à Vézelay. Conduites par le roi de France Louis VII et l’empereur germanique Conrad III, deux armées, l’allemande d’abord, puis la française, suivent en Europe les traces de Godefroi de Bouillon. La première passe ensuite en Anatolie. Près de Dorylée, les Allemands sont abandonnés de nuit par leurs guides byzantins.

« Cuits » dans leur armure

Au matin, les Turcs sont là, tourbillonnant autour des lourds chevaliers qui cuisent dans leurs armures. Conrad perd dans l’affaire les trois quarts de ses troupes. Louis ne fait guère mieux. Il suit la route de la côte, coupée de gorges où le guettent les Turcs. A l’arrivée à Jérusalem, les forces franco-allemandes (25 000 hommes au départ) sont réduites à 5 000 combattants.

Louis VII rentre en France après Pâques de 1149. Le voyage en Palestine est pour lui – et pour la France – doublement catastrophique. En Orient, il n’a rien fait sinon perdu une grande partie de ses troupes. Et c’est à Antioche que s’est amorcée la rupture avec sa femme, la jeune et riche Aliénor d’Aquitaine, fatiguée de son époux, et qui, mariage annulé, troquera allègrement sa couronne de reine de France contre celle de reine d’Angleterre, apportant à Henri II Plantagenêt ses immenses domaines d’Aquitaine, de Gascogne et du Poitou en lointain prélude à la guerre de Cent Ans.

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Sous le règne du fils aîné de Foulques, Baudouin III, premier roi de Jérusalem né en Orient, se produisent deux faits qui vont lourdement peser sur l’évolution de la situation. Damas tombe en 1154 entre les mains de Nur ed-Din, fils de Zengi, qui réalise ainsi l’obsession de son père : l’unité de la Syrie musulmane. L’autre événement s’était déroulé à Antioche l’année précédente : Constance, veuve et héritière de la principauté, avait épousé un jeune et beau chevalier, Renaud de Châtillon, un cadet de famille frais débarqué, guerrier d’une exceptionnelle audace, un aventurier aux colères explosives, hélas sans le moindre esprit politique. « Ce soldat prestigieux , écrira René Grousset, mais fait pour commander une Grande Compagnie ou un rezzou (1) plutôt qu’une baronnie, “suicidera” la Syrie franque. » Renaud de Châtillon, fait prisonnier par Nur ed-Din, disparaît de la scène, pour seize années, dans les cachots d’Alep. Vers la fin de l’an 1160, Baudouin III meurt empoisonné, et son frère, Amaury Ier, lui succède. Comme lui, c’est un « poulain », ainsi que l’on appelait alors les Francs nés en Orient. Comme lui, il épouse une princesse byzantine, Marie Comnène, petite-nièce de l’empereur Manuel Comnène, afin de resserrer les liens entre les chrétiens. Amaury, intelligent et courageux, connaît particulièrement bien le monde musulman et mesure parfaitement les risques. La Syrie est désormais verrouillée solidement par Nur ed-Din. Que l’Egypte tombe entre les mains du Turc et le royaume de Jérusalem, encerclé à l’est et au sud, serait en péril de mort. Justement : l’Egypte, en pleine anarchie, est à prendre. Amaury et Nur-ed-Din s’y essaient en même temps. Partie nulle. Ils recommencent, tour à tour, au cours d’une série de campagnes (cinq en six ans pour Amaury, entre 1163 et 1169). Finalement, c’est Nur ed-Din, l’ atabek d’Alep, qui gagne grâce au talent militaire de son général, l’émir kurde Shirkuh, et du neveu de celui-ci, le jeune Salah ed-Din, que les Francs populariseront en Occident sous le nom de Saladin.

Vizir d’Egypte à la mort de son oncle, Saladin, sultan autoproclamé, monte lentement en puissance. En face, qui trouve-t-on ? D’abord Baudouin IV, roi de Jérusalem à 14 ans, un adolescent extrêmement doué, profondément responsable et particulièrement brave, mais atteint d’un mal implacable, la lèpre, qui l’emportera à 24 ans. Son règne, selon la frappante formule de René Grousset, « ne devait donc être finalement qu’une longue agonie, mais une agonie à cheval […] » Au côté du roi, il y a le comte Raymond III de Tripoli, son cousin et tuteur, excellent connaisseur du monde musulman. Mais il y a aussi les coteries, les cabales de cour, les Templiers jusqu’au-boutistes, les caprices de Sibylle, soeur de Baudouin et héritière présomptive du trône, qui vient d’épouser un nouveau venu, Guy de Lusignan, joli garçon insignifiant. Il y a, surtout, le retour de Renaud de Châtillon, vrai chevalier-brigand, audacieux, avide, sans scrupules, sorti en 1176 des cachots d’Alep et désormais installé non plus à Antioche mais en Transjordanie, dans les forteresses stratégiques de Kerak et de Montréal, qui permettent de contrôler et de taxer, entre Damas, Le Caire et La Mecque, les riches caravanes et les pèlerinages musulmans.

Tandis que le roi lépreux et son tuteur contrent avec succès – et même avec éclat – les ambitions de Saladin par d’habiles campagnes militaires et des trêves respectées, Renaud de Châtillon multiplie des actions qui vont exaspérer le sultan. L’été 1181, en pleine trêve, il surprend une très grande caravane de riches marchands et de pèlerins et s’en empare. Pressé par Baudouin IV de rendre à Saladin, au nom de la parole donnée, les prisonniers et le butin (notamment 200 000 pièces d’or), Renaud refuse tout net. L’hiver suivant, il met en oeuvre un projet fou : attaquer les lieux saints de l’islam et notamment Médine, afin d’y profaner le tombeau de Mahomet.

Dernier mauvais coup. Au début de 1187, rompant de nouveau une trêve conclue avec Saladin, il récidive en attaquant une grande caravane chargée d’immenses richesses. Renaud de Châtillon, le « brins Arnat » (prince Renaud) des musulmans, « suscitera à lui seul , écrit Amin Maalouf dans son excellent « Les croisades vues par les Arabes », plus de haine entre les Arabes et les Francs que des décennies de guerre et de massacres ».

Pour le sultan d’Egypte, la coupe est pleine. Il a tous les atouts en main. L’affaire de Médine lui a rallié l’ensemble du monde musulman. A Jérusalem, où Baudouin IV est mort deux ans plus tôt, les camarillas ont porté au pouvoir l’incapable Guy de Lusignan. Le moment est venu. Saladin proclame le djihad, la guerre sainte, rassemble 60 000 hommes, dont 12 000 cavaliers, envahit la Galilée, met le siège devant la ville de Tibériade et interdit l’accès au lac. Le piège est tendu.

Les croisés réagissent, regroupent 1 500 chevaliers et 20 000 fantassins à Séphorie, au centre de la Galilée, un lieu bien pourvu d’eau, une eau indispensable en ce brûlant mois de juillet. Pour dégager Tibériade, il faut traverser un vaste plateau pierreux, desséché, sans une source. Raymond de Tripoli, seigneur de Tibériade, le sait et le dit, préconisant de temporiser en attendant une faute de l’adversaire. Guy de Lusignan n’en a cure et ordonne le départ à l’aube du 3 juillet. Très vite, sous un soleil de plomb, le plateau devient un enfer. La rapide et fuyante cavalerie musulmane harcèle l’armée franque pour la maintenir le plus longtemps possible dans cette fournaise. Bêtes et gens sont assoiffés : lorsque les Francs arrivent au sommet de la colline de Hattin, le soir descend et le lac est en vue, mais entre l’eau et eux s’étale l’armée musulmane, immense. Et quand le jour se lève le 4 juillet, les troupes de Saladin encerclent les croisés, incendiant les herbes sèches de la colline. Les flammes et la fumée, poussées par un vent d’est, sèment le désordre parmi les Francs accablés, dans leurs armures, par le soleil et la soif, tandis que pleuvent les flèches arabes.

Au soir de la bataille, les Francs n’ont plus d’armée. Chevaliers et « piétons » sont tous ou morts ou prisonniers. Seul Raymond de Tripoli et quelques-uns de ses hommes ont pu s’échapper. Les responsables du désastre qui n’avaient pas su périr avec leurs soldats, l’inconsistant Guy de Lusignan, le boutefeu Renaud de Châtillon et l’arrogant Gérard de Ridefort, grand maître du Temple, sont conduits jusqu’à la tente du vainqueur. Saladin épargne le roi et le grand maître, ainsi que la plupart des prisonniers. Mais il tue de sa propre main Renaud de Châtillon et fait exécuter 300 chevaliers du Temple et de l’Hôpital, jugés ennemis irréductibles de l’Islam.

Au lendemain de sa victoire, Saladin s’emploie d’abord, afin d’empêcher l’arrivée de renforts, à reprendre en priorité les ports : Saint-Jean-d’Acre, Jaffa, Haïfa, Beyrouth, Saïda, Ascalon. Puis c’est le tour des villes de Samarie et de Galilée : Nazareth, Bethléem, Naplouse. Leurs habitants francs se réfugient à Tyr ou à Jérusalem. Jérusalem justement, l’objectif ultime – la raison d’être – de la campagne victorieuse de Saladin. Le 20 septembre 1187, il met le siège devant la ville et offre une capitulation honorable. Les bourgeois et la faible garnison refusent : on ne peut, sans trahir, livrer les Lieux saints. Saladin menace alors de faire subir à la population franque le sort que les premiers croisés avaient réservé aux musulmans. Devant la détermination des défenseurs, décidés à périr après avoir détruit le Dôme du Rocher et la mosquée al-Aqsa et massacré leurs 5 000 prisonniers arabes, il se calme et les chrétiens plient : ils pourront se racheter et quitter la ville sains et saufs. Tarif : 10 besants d’or par homme, 5 par femme, 1 par enfant. Pour les déshérités, le vainqueur transige : 7 000 pauvres pour 10 000 besants, que l’on fera, non sans peine, « cracher » au grand maître de l’Hôpital. Mais il en reste bien d’autres. Le malheur des pauvres gens émeut le sultan et son frère. Ils en rachètent 1 500 à eux deux. Puis Saladin fait libérer les vieillards, les pères de famille, les veuves et les orphelins, ces deux dernières catégories étant même gratifiées d’un viatique. Au total, 8 000 chrétiens sont rachetés collectivement, 10 000 libérés gratuitement, mais 10 000 à 15 000 sont vendus comme esclaves.

L’écrasante victoire de Saladin, l’effondrement complet du royaume de Jérusalem plongent l’Occident dans la stupeur. Il ne reste que des miettes des Etats latins d’Orient : l’imprenable Tyr, Tripoli, Antioche et le fameux krak des Chevaliers, tenu par les Hospitaliers. Rien ne semble devoir résister au sultan d’Egypte.

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Les exploits de Richard

Mais la troisième croisade (1189-1192) vient modifier la donne. Il est vrai qu’elle rassemble des gens de poids : Frédéric Barberousse, empereur germanique, Richard Coeur de Lion, roi d’Angleterre, Philippe Auguste, roi de France.

Frédéric arrivera le premier, à la tête d’une armée puissante (100 000 hommes) remarquablement organisée. Il traverse l’Anatolie en écrasant les Turcs au passage, mais se noie, le 10 juin 1190, dans un petit fleuve de Cilicie. La croisade allemande se désintègre.

Partis de Vézelay, Richard et Philippe Auguste gagnent la Palestine par mer, mais séparément. Arrivé bon premier, le Français se joint le 20 avril 1191 au siège de Saint-Jean-d’Acre, entrepris deux ans plus tôt par Guy de Lusignan, imprudemment libéré par Saladin. Il est rejoint en juin par le Plantagenêt qui, entre-temps, s’est emparé de Chypre, base d’actions futures. Sous les assauts franco-anglais, en dépit des efforts de Saladin pour soulager la garnison d’Acre, celle-ci capitule le 12 juillet. Philippe Auguste s’embarque pour la France le 20 août, tandis que s’engagent des négociations avec Saladin, qui veut racheter les 2 700 prisonniers de la garnison. Les pourparlers traînent en longueur. Richard, exaspéré, les fait tous exécuter, puis reprend sa conquête du littoral palestinien jusqu’à Ascalon, multipliant les succès stratégiques et tactiques mais aussi les exploits personnels. Le roi anglais, écrit René Grousset, admiratif, « devenait sur le champ de bataille l’incarnation même du génie de la guerre » .

Ses triomphes, à Arsur puis à Jaffa, sur la grande armée de Saladin constituent une revanche sur le désastre de Hattin (Tibériade). Le temps des pourparlers est venu, d’autant que Richard veut regagner l’Angleterre et que la santé de Saladin est chancelante (il mourra six mois plus tard). Le 3 septembre 1192, le roi et le sultan concluent pour cinq ans une paix de compromis qui gèle les positions respectives. Aux croisés, la bande côtière qu’ils venaient de conquérir entre Tyr et Jaffa. Aux musulmans, l’essentiel de la Palestine, Jérusalem comprise. Mais Saladin garantit la liberté d’accès aux Lieux saints et se fait même un devoir d’y accueillir lui-même évêques, barons, chevaliers qui veulent, avant de repartir, prier sur le tombeau du Christ. Un seul ne viendra pas, Richard, qui ne peut entrer en invité dans cette ville qu’il rêvait de prendre.

Lorsque, le 9 octobre, il s’embarque pour l’Europe, Richard a, s’il n’a pas rétabli la situation, du moins remis le pied à l’étrier à des Etats latins en pleine débandade. Il laisse un mince « royaume de Jérusalem », avec Acre pour capitale. Mais la vigoureuse action de la troisième croisade a reculé d’un siècle la faillite de l’Occident en Terre sainte.

Le pillage de Constantinople

La quatrième croisade (1202-1204) est, comme l’enfer, pavée de bonnes intentions. C’est Innocent III, grand pape qui n’a pas renoncé à la reconquête de Jérusalem, qui la lance. Ses réalisateurs, Thibaud III, comte de Champagne, et le Piémontais Boniface, marquis de Montferrat, soucieux d’éviter les pièges de la longue route terrestre, ont négocié avec Venise le transport par voie maritime : 85 000 marcs pour acheminer 67 000 hommes et 4 500 chevaux. Mais lorsqu’ils arrivent dans la Sérénissime pour s’embarquer, ils sont moins nombreux que prévu et il leur manque 34 000 marcs. Enrico Dandolo, le doge, leur propose un marché : remise de la dette contre la prise d’une ville, Zara, cité chrétienne de l’autre rive de l’Adriatique mais rivale de Venise. Les chefs croisés acceptent. Et prennent la ville.

Mais Dandolo, qui accompagne l’expédition, veut aussi affaiblir Constantinople. Il convainc ses obligés de faire un détour et de s’immiscer dans les inquiétants dédales de la politique byzantine. Résultat, les croisés prennent le 12 avril 1204 et pillent à qui mieux mieux la plus grande cité du monde chrétien.

Tandis que les Byzantins créent à Nicée un empire en exil, les croisés, se partageant les dépouilles impériales, « fabriquent » un ensemble artificiel et quelque peu croupion, l’empire latin de Constantinople, mal implanté dans un monde grec et slave qui le rejette. Pis, comme l’a noté si justement René Grousset : « Les nouveaux Etats francs de Romanie et de Grèce, en détournant les chevaliers qui eussent normalement cherché fortune au Levant, interceptèrent la vie du royaume d’Acre. Cette colonie déjà anémique s’anémia encore davantage. »

Piégés par le Nil

Par la faute d’un cardinal-légat qui se prend pour un grand capitaine, la cinquième croisade (1217-1219), après des débuts brillants, tourne au ridicule. Sous l’impulsion d’Innocent III puis d’Honorius III, d’importants renforts arrivent à Saint-Jean-d’Acre. De quoi constituer une armée solide pour attaquer l’Egypte, s’emparer de Damiette ou d’Alexandrie, monnaies d’échange afin de récupérer Jérusalem. Le 28 mai 1218, les croisés débarquent dans le delta du Nil, face à Damiette. Attaques et contre-attaques se succèdent. La ville est prise le 5 novembre 1219. Avant même sa chute, le sultan al-Kamil, neveu du grand Saladin, avait proposé aux Francs de leur rendre Jérusalem contre l’évacuation du Delta, proposition renouvelée après la prise de Damiette. Marché favorable. C’était compter sans le mauvais génie de cette croisade, le cardinal-légat Pélage, Espagnol fanatique, soutenu par les Templiers. Cet homme d’Eglise, aux goûts ostentatoires, dont le cheval même portait la pourpre cardinalice, prit le commandement au nom du pape. Il voulait tout, Jérusalem et l’Egypte. En juillet, à travers le Delta, il marche sur Le Caire, mais juillet-août, en Egypte, c’est le temps de la crue du Nil. Les musulmans ouvrent des brèches dans les digues et, le 26 août 1221, piteux, le cardinal doit battre en retraite. Les Francs, de la boue jusqu’aux genoux, sans vivres, sont en grand péril. Pélage demande la paix. Le sultan, informé entre-temps que le puissant empereur germanique et roi de Sicile Frédéric II s’est croisé à son tour (il n’arrivera en fait que sept ans plus tard), juge sage de ne pas pousser les croisés à bout : qu’ils évacuent Damiette et ils pourront rembarquer. On ne saurait être plus chevaleresque. Mais, naturellement, plus question de rendre Jérusalem.

Un excommunié pour chef

C’est une expédition franchement paradoxale que la sixième croisade (1228-1229) (3 000 hommes, c’est-à-dire fort peu, dont 300 chevaliers). Et c’est un bien étrange pèlerin que ce croisé excommunié en 1227 (notamment pour son retard à partir) qui la guide en Terre sainte. Frédéric II est un souverain de grande intelligence et de haute culture. Né dans cette Sicile conquise par les Normands, ses aïeux maternels, et où l’influence arabe est encore si forte, il admire sinon la religion du moins la science et la culture musulmanes. Il parle l’arabe. Et il se montre fort agacé par la papauté qui le presse de se croiser. Ce qu’il fait en 1215, mais en retardant sans cesse son départ. Lorsque, après treize années d’atermoiements, il arrive en 1228 à Saint-Jean-d’Acre, il a déjà tissé, par ambassadeur interposé, des liens d’amitié avec le sultan du Caire, al-Kamil, neveu de Saladin. Comme Frédéric, al-Kamil est curieux de tout, des sciences, de la philosophie d’Aristote, de l’histoire naturelle ou des mathématiques. Surtout des mathématiques et de la philosophie, à propos desquelles les deux hommes ont entretenu une correspondance. L’empereur et le sultan s’estiment. Le second, en guerre avec son frère, qui règne à Damas et le menace, demande au premier de venir en Orient pour l’aider et offre, en échange, de rendre Jérusalem. Lorsque Frédéric débarque en Palestine, ce n’est pas pour obéir aux objurgations du pape et prendre la tête de la croisade, mais plutôt pour répondre à l’invitation du sultan. Mais la réponse a été trop tardive, le frère est mort et le problème réglé.

Frédéric demande pourtant son « dû », la remise à l’amiable de Jérusalem. Al-Kamil est embarrassé. Il n’a plus aucune raison de tenir sa promesse. Surtout dans de pareilles conditions, l’opinion musulmane ne comprendrait pas. Alors Frédéric rassemble toutes les forces franques et fait dans le sud de la Palestine une démonstration de puissance. Al-Kamil saisit la balle au bond, fait répandre le bruit d’une nouvelle guerre, longue, sanglante, difficile, et retourne son opinion. Bien joué.

Quelques semaines plus tard, à Jaffa, le 18 février 1229, un accord est conclu. Accord de compromis, naturellement : le sultan rend aux Francs les villes saintes, Jérusalem, Bethléem et Nazareth, ainsi qu’un large couloir d’accès. Mais Jérusalem est aussi reconnue par l’accord comme ville sainte des deux religions. Si les chrétiens retrouvent le Saint-Sépulcre, les musulmans conservent le Temple, c’est-à-dire la mosquée d’Omar (le Dôme du Rocher) et la mosquée al-Aqsa. Hélas, ce que la tolérance réciproque et l’amitié des deux princes a pu réaliser est aussitôt battu en brèche : les Templiers refusent de reconnaître le traité, le patriarche Gerold – plus tard désavoué par le pape – lance l’interdit sur la Ville sainte, tandis que de nombreux musulmans crient à la trahison.

Lorsque, le 1er mai 1229, Frédéric regagne l’Italie, il fait face à la grogne populaire à Saint-Jean-d’Acre et laisse derrière lui une atmosphère de guerre civile.

Quant à Jérusalem, son sort est réglé (définitivement cette fois) par les Turcs, qui s’en emparent le 23 août 1244, avec une bonne partie des territoires reconquis ou accordés aux Francs.

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Saint Louis entre en lice

Cette reprise de Jérusalem par les Turcs sonne le tocsin en Occident. Et le pape Innocent IV appelle à une septième croisade (1248-1254). Un seul souverain répond mais il est de qualité : Louis IX, roi de France. Saint Louis, puisque c’est ainsi que nous le connaissons, quitte Paris le 12 juin 1248 pour Aigues-Mortes. Avec lui, du très beau monde : ses trois frères, Robert d’Artois, Alphonse de Poitiers, Charles d’Anjou, puis le duc de Bourgogne, le comte de Flandres et une foule de chevaliers. On lève l’ancre le 25 août, à destination de Chypre, point de ralliement de toutes les forces prévues : les Français, les Francs de Syrie, 400 chevaliers français du royaume latin de Constantinople, les Anglais du comte de Salisbury et, bien sûr, les Chypriotes.

L’objectif, c’est l’Egypte, et d’abord Damiette. Le débarquement a lieu le 5 juin 1249. Les forces arabes attaquent les croisés sur le rivage. Première victoire franque, Damiette, abandonnée par sa population, est prise sans coup férir.

Va-t-on poursuivre vers Le Caire ? On est en juin, la crue du Nil est pour juillet et l’on n’a pas oublié la leçon infligée au vaniteux Pélage. On va donc laisser passer l’été. L’ordre de marche est donné le 20 novembre 1249, mais les musulmans ont profité du répit pour renforcer puissamment leur armée de mamelouks, ces esclaves, souvent chrétiens et convertis, dont on a fait de redoutables guerriers. Surtout la ville et la forteresse de Mansourah verrouillent le Delta en direction du Caire. Robert d’Artois, frère du roi, qui menait l’avant-garde, désobéissant aux ordres de son frère, surprend et bouscule le camp adverse mais, ajoutant la folie à l’indiscipline, aventure sa trop faible troupe dans les rues étroites de Mansourah. Elle y sera massacrée. La contre-attaque, menée par le très brillant mamelouk Baybars, repousse Louis IX. Celui-ci, pourtant, s’accroche au Delta pendant cinquante-cinq jours. Mauvais calcul, car bientôt la famine, puis la dysenterie et le typhus accablent le camp chrétien. Louis IX est fait prisonnier, le 6 avril 1250. Le sultan accepte cependant de traiter : l’armée doit quitter l’Egypte et le roi payer une rançon de 1 million de dinars (500 000 livres tournois).

N’ayant réussi ni à vaincre l’Egypte ni à récupérer Jérusalem, Louis IX décide de rester en Syrie le temps qu’il faudra pour rétablir la cohésion indispensable à la survie des colonies franques. Lorsqu’il quitte Saint-Jean-d’Acre le 24 avril 1254 à la mort de sa mère, Blanche de Castille, il a remis en état les défenses d’Acre, Césarée, Sidon et Jaffa ; il a réconcilié la principauté d’Antioche et le royaume arménien de Cilicie ; il n’a pas hésité, pour mieux lutter contre l’ennemi principal, l’islam sunnite majoritaire, à conclure un accord avec le « Vieux de la Montagne », grand maître de la secte extrémiste ismaélienne des Assassins; enfin il a compris que l’irruption des Mongols – dont certains étaient nestoriens, chrétiens hérétiques mais chrétiens tout de même – sur la scène du Moyen-Orient pouvait changer bien des choses.

Après son départ, les querelles entre les Francs reprennent de plus belle, des partis se déchirent sur fond de rivalités commerciales : d’un côté, les Génois, le seigneur de Tyr, les Hospitaliers, les marchands catalans ; de l’autre, les Vénitiens, les Templiers et les chevaliers Teutoniques, les seigneurs de Beyrouth et de Jaffa, les Pisans et les marchands provençaux.

A Saint-Jean-d’Acre, les uns et les autres se fortifient dans leurs quartiers respectifs, où ils s’assiègent à l’aide de machines de guerre. Finalement, Acre restera aux Vénitiens et Tyr aux Génois. La Syrie franque se coupe en deux à l’heure même où le terrible chef mamelouk Baybars s’empare du trône d’Egypte en 1260. Il a fait assassiner toute la parentèle du grand Saladin, puis le Mamelouk régnant. Ce géant aux yeux bleus, sans doute d’origine russe, acheté sur un marché aux esclaves en Crimée, se révèle un génie militaire et un grand, quoique féroce, administrateur. Entre 1265 et 1268 il prend, au galop, Césarée, Arsur, la forteresse des Templiers de Saphet, puis Jaffa, puis Beaufort, toujours aux Templiers, puis Antioche, ne laissant à Bohémond VI que le comté de Tripoli.

La fin des Etats d’Orient

La huitième croisade n’assure qu’un court répit à l’Orient latin. Menée par Saint Louis, elle quitte Aigues-Mortes en juillet 1270 et se dirige, déception, non sur Saint-Jean-d’Acre, mais sur Tunis, où le roi de France, malade, meurt le 25 août. Aussitôt Baybars récidive : il enlève le Chastel-Blanc aux Templiers et arrache aux Hospitaliers de Saint-Jean, tour après tour, courtine après courtine, le fameux et « imprenable » krak des Chevaliers (15 mars-8 avril 1271).

Le prince Edouard d’Angleterre, futur Edouard Ier, arrivé un mois plus tard, remet de l’ordre avec vigueur et impressionne suffisamment le redoutable Baybars pour que ce dernier signe, en 1272, une trêve de dix ans. Aussitôt mise à profit par les Francs d’Orient pour reprendre leurs querelles.

En 1289, un nouveau sultan mamelouk vient assiéger Tripoli, que les Vénitiens et les Génois quittent clandestinement, abandonnant les Francs à leur sort. Tous les hommes sont massacrés, les femmes et les enfants réduits en esclavage.

Deux ans plus tard, une immense armée s’attaque à Saint-Jean-d’Acre (35 000 habitants, dont 14 000 combattants à pied et 800 chevaliers). La résistance est acharnée et les assauts furieux. Le 18 mai 1291, c’est l’attaque finale. Une partie de la population parvient à gagner le port et à s’embarquer pour Chypre, tandis que le reste, civils et soldats, est livré à la fureur des mamelouks. Le couvent-forteresse des Templiers résiste dix jours encore. Les mineurs turcs creusent force tunnels sous les murailles et ouvrent une large brèche dans laquelle s’engouffrent les colonnes d’assaut. Mais le poids de celles-ci fait céder les étais soutenant encore certaines sapes et le couvent-forteresse s’effondre tout entier, ensevelissant ses défenseurs et 2 000 assaillants.

Quant aux dernières places, Tyr, Sidon, Tortose (Tartous), elles sont évacuées sans combat. Les Etats latins d’Orient ont vécu –

1. Bande de cavaliers arabes rassemblés en vue d’un pillage.

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L’Anonyme

Qui était cet Anonyme, on l’ignore. Seule certitude, c’était un chevalier de l’entourage direct de Bohémond de Tarente, chef remarquable du contingent des Normands d’Italie. Le mystérieux chevalier est l’auteur d’un document exceptionnel en latin, rédigé par lui-même ou dicté à un clerc, et connu sous le nom d’« Histoire anonyme de la première croisade », outil incomparable pour les historiens par sa sincérité et la qualité de son information.

Animé d’une foi naïve et forte, l’Anonyme porte grande haine aux « infidèles », qu’il tient pour des païens idolâtres. Et, comme ses contemporains – des deux camps -, il raconte sans états d’âme les massacres et les décapitations. Mais, en bon chevalier, il admire le courage chez l’adversaire. Parlant des Turcs après la terrible bataille de Dorylée, il leur rend cet hommage : « S’ils avaient toujours gardé fermement la foi du Christ […] on ne trouverait personne qui puisse leur être égalé en puissance, en courage, en science de la guerre… »

Les croisés à Constantinople : massacre et pillage

On massacre les hommes, on viole les femmes. « Il y eut là tant de morts et de blessés que c’était sans fin, sans mesure » , reconnaît Geoffroi de Villehardouin, maréchal de Champagne et chroniqueur de cette croisade. Surtout, on rafle à tout va – Umberto Eco l’évoque dans « Baudolino » – les trésors publics et privés, ceux des palais et ceux des innombrables églises, notamment ces riches reliquaires qu’on a retrouvés partout dispersés en Occident, avec leurs morceaux de la Vraie Croix, leurs épines de la Sainte Couronne ou leurs fragments de la Sainte Lance. Sans oublier ce Saint Suaire qu’un croisé franc rapporta en Champagne, à Lirey, où il fut exposé pour la première fois vers 1350 avant de se retrouver à Turin. Quant à Dandolo et aux Vénitiens, ils se firent la part belle : entre autres, les fameux chevaux et les Tétrarques qui somment la basilique Saint-Marc

Le doge Dandolo

Les croisades ont révélé de puissantes personnalités, dont Enrico Dandolo. Né vers 1107, il est élu doge de Venise à 85 ans, alors qu’il est à demi aveugle. C’est que, envoyé en 1171 par la Sérénissime à Constantinople protester contre les mauvais traitements infligés à des marins vénitiens, il aurait subi le supplice de braises incandescentes placées presque au contact de ses yeux, sur ordre de l’empereur Manuel Comnène. En fait, rien n’est moins sûr, mais il a une revanche à prendre sur Byzance, et c’est lui qui entraîne les barons de la quatrième croisade à la conquête de la capitale impériale en avril 1204, payant de sa personne sous les remparts de la ville. Les destructions et le pillage furent immenses, et les Vénitiens ne furent pas les derniers à se servir, en comptoirs et ports pris à l’Empire, en richesses et en reliques expédiées sur les rives de la lagune. L’intraitable vieillard, qui, paraît-il, déclina l’accession à la pourpre impériale, mourut en juin 1205 – L. T.

La puissance des flottes d’Italie

Au mois de mai 1123, trois cents vaisseaux vénitiens et 15 000 hommes d’équipage, sous la conduite du doge, arrivent à Ascalon alors que – par hasard – la flotte égyptienne y mouille sans méfiance. Le doge tend un piège. A l’aube, dix-huit de ses bateaux se présentent au large du port palestinien comme un convoi de pèlerins. La flotte musulmane se précipite sur cette proie facile. L’escadre italienne surgit, la prend de flanc et la détruit

Saladin et la dame franque

Si l’image de Saladin a tellement marqué les croisés, c’est qu’il était tout à la fois un combattant redoutable, un chef impitoyable (rappelons l’exécution des trois cents chevaliers du Temple et de l’Hôpital décapités après la bataille de Hattin), mais aussi un homme sensible, généreux et chevaleresque. En témoigne cette anecdote survenue lors du siège d’Acre.

Des maraudeurs musulmans qui s’étaient introduits de nuit dans le camp des Francs enlèvent un bébé de 3 mois. Au matin, la mère constate sa disparition. Des chevaliers lui conseillent aussitôt de faire appel à l’humanité de Saladin. La pauvre femme court aux avant-postes arabes. Conduite devant le chef musulman, elle se jette à ses pieds et raconte sa triste histoire. Le sultan, ému aux larmes, donne des ordres pour qu’on recherche et retrouve l’enfant. Saladin le rend à sa mère et les fait raccompagner à cheval jusqu’au camp des chrétiens

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L’assimilation selon Baudouin Ier

Baudouin Ier pratique une politique d’assimilation que son chapelain, Foucher de Chartres, décrit ainsi : « Occidentaux, nous voilà transformés en habitants de l’Orient. L’Italien ou le Français d’hier est devenu, transplanté, un Galiléen ou un Palestinien. L’homme de Reims ou de Chartres s’est transformé en Tyrien ou citoyen d’Antioche. Déjà nous avons oublié nos lieux d’origine. Ici l’un possède désormais maison et domesticité […] , l’autre a déjà pris pour femme une Syrienne, une Arménienne, parfois même une Sarrasine baptisée, et il habite avec toute une belle-famille indigène. Nous nous servons tour à tour des diverses langues du pays. Le colon est devenu un indigène, l’immigré s’assimile à l’habitant. » Vision idyllique – et sans doute un peu inspirée – du bon chapelain, les excellents principes politiques de Baudouin Ier n’ayant pas toujours été suivis tout au long des croisades

Renaud de Châtillon vise La Mecque

Renaud de Châtillon, pour aller frapper l’islam à la tête, fait construire en son château de Kerak (dans l’actuelle Jordanie) une petite flotte qu’il transporte, démontée, à dos de chameau à travers le désert du Neguev jusqu’à Aïla (l’actuelle Eilat), sur le golfe d’Aqaba. Sa flottille mène en mer Rouge une guerre de course, coulant les navires de pèlerins, attaquant les ports égyptiens et arabes. Ses hommes sont repoussés à une journée de marche de Médine. Finalement, une flotte égyptienne règle leur compte à ces audacieux corsaires francs, tandis que Renaud de Châtillon parvient à regagner ses terres

Rhodes, base de repli des Hospitaliers

Contrairement à leurs rivaux Templiers, qui regagnèrent l’Europe après la perte de la Terre sainte, les Hospitaliers de Saint-Jean décidèrent de rester en Orient afin de reprendre, dès que possible, le combat pour libérer Jérusalem. Ils quittèrent Saint-Jean-d’Acre pour s’installer à Chypre, fief d’Henri de Lusignan. Mais, rapidement, les relations s’aigrirent et le grand maître de l’ordre, Guillaume de Villaret, décida de s’installer à Rhodes, grande île, la plus importante du Dodécanèse, proche de l’Asie mineure et placée à un endroit stratégique. Très vite, on entoura la ville d’une formidable enceinte de 4 kilomètres, aux murs de 12 mètres d’épaisseur, hérissée de tours et de bastions, avec un port lui-même bien défendu.

Les Turcs cherchèrent à deux reprises à se débarrasser de cette rude épine chrétienne. Mais ce n’est qu’en 1522 que Soliman le Magnifique eut raison, après un très long siège mettant en oeuvre 200 000 combattants, des 600 chevaliers et 4 500 écuyers et servants d’armes du grand maître Philippe de Villiers de L’Isle-Adam. L’héroïsme des Hospitaliers et des Rhodiens força l’admiration de Soliman, qui leur accorda les honneurs de la guerre et leur permit de quitter l’île sur 30 vaisseaux. L’ordre de l’Hôpital s’installa à Malte afin de poursuivre le même combat, et les chevaliers de l’Hôpital devinrent les chevaliers de Malte.

Les Assassins

C’est vers 1150 que la chronique des croisades mentionne pour la première fois les « Assassins ». Un siècle plus tard, le terme est devenu en Occident un nom commun désignant un meurtrier fanatique. C’est que les hachichiyyin ont de quoi impressionner. Qui sont donc ces étranges disciples de Mahomet qui se donnent pour tâche d’éliminer par la violence leurs voisins musulmans ?

Ces ismaéliens appartiennent à une branche minoritaire du chiisme qui s’est constituée en secte très fermée. A la fin du XIe siècle, ses membres ont quitté l’Egypte pour s’installer au nord de la Perse. Ils rayonnent à partir de la forteresse imprenable d’Alamut, au coeur de l’Elbourz. Vers 1120, certains d’entre eux partent de là s’implanter dans l’arrière-pays de Tyr, en Syrie. Dépendant de l’imam ismaélien d’Alamut, leur chef est appelé « cheikh al-Djebel », ce que les croisés traduisent tout naturellement par « Vieux de la montagne ». Ennemis acharnés des princes et dignitaires sunnités réputés traîtres au Coran et à la vraie foi, il leur arrive de s’allier temporairement aux chefs francs, avant de se retourner contre eux. Leur nom vient soit de l’usage du haschisch dont ils s’étourdissent pour mieux passer à l’acte, soit d’une insulte populaire les traitant de drogués en raison de leur zèle démesuré. C’est par une potion magique, affirment les chroniqueurs latins, que le Vieux de la montagne syrienne, dont le plus connu est, entre 1169 et 1193, Sinan, tient ses fedayin (« ceux qui se sacrifient »). « Les véritables saints , leur dit-il, sont ceux qui tuent d’autres hommes et sont ensuite tués eux-mêmes. » A eux, alors, le paradis d’Allah. Parmi leurs plus beaux coups, toujours au poignard, le meurtre en 1130 du calife fatimide du Caire et, le 28 avril 1192, à Tyr, celui de Conrad de Montferrat, roi désigné de Jérusalem, par deux faux moines. Ces ismaéliens sont les premiers, sans doute, à avoir érigé la terreur en arme politique – Laurent Theis

Pour en savoir plus

L’épopée des croisades , René Grousset, coll. « Tempus », Perrin, 7 euro.

Les croisades vues par les Arabes , Amin Maalouf, J’ai lu.

Jérusalem 1099 , Pierre Aubé, Actes Sud.

Les Assassins, terrorisme et politique dans l’Islam médiéval , Bernard Lewis, Complexe, 8,90 euro.

Les croisades , ouvrage collectif, coll. « L’Histoire », Ed. du Seuil.

Les chevaliers du Christ, les ordres religieux-militaires du Moyen Age , Alain Demurger, Ed. du Seuil, 22 euro.

L’Orient des croisades , George Tate, n° 129, dans la collection « Découvertes », excellemment illustré, Gallimard, 11,60 euro.

Tout l’or de Byzance , Michel Kaplan, n° 104, 13,75 euro.

Saladin, le sultan chevalier , Jean-Michel Mouton, n° 409, 13,75 euro.

Les Templiers , Régine Pernoud, n° 260, 13,75 euro.

Les Chevaliers de Malte, hommes de fer et de foi , Bertrand Galimard Flavigny, n° 351, 13,75 euro.

Les châteaux forts , Jean Mesqui, n° 256, 13,75 euro.

Les croisades, chronologie de 1099 à 1291 , Ed. Tableaux synoptiques de l’Histoire, place Sauvaigo, 06110 Le Cannet (04.93.46.78.33).

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