Le point de vue des Arabes

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Le Point : On a coutume de présenter les croisades comme un affrontement entre chrétiens et musulmans. Qu’en est-il en réalité ?

Amin Maalouf : Je crois qu’il existe une grande distance entre les événements historiques tels qu’ils ont été vécus et la façon dont ils nous apparaissent aujourd’hui à la lumière de nos propres réalités. A l’époque, du point de vue occidental, il s’agissait d’une guerre fondée sur la foi, dans le but de libérer le tombeau du Christ. Du côté musulman, il en était autrement : il a fallu plusieurs dizaines d’années pour que les Arabes se rendent compte que les croisades représentaient un mouvement d’invasion spécifique. N’oublions pas que l’Orient était habitué à toutes sortes d’occupants : les Byzantins, les Turcs… pour ne parler que des derniers. Même l’importance de Jérusalem n’était pas évidente : c’est sans doute à partir des croisades qu’on en fait une place symbolique aussi forte. Après la prise de la cité, en 1099, et malgré le grand massacre des musulmans par les croisés, le calife de Bagdad se contente de nommer une commission chargée d’établir un rapport… De plus, on n’a jamais trouvé trace de ce rapport. Il est clair que les Arabes n’ont pas eu au départ conscience de ce que signifiaient les croisades. Ils ont très vraisemblablement considéré les croisés comme des soldats à la solde de Byzance.

Le Point : Comment s’est effectuée la prise de conscience ?

A. Maalouf : De façon très progressive. Le mot même de croisade n’existe pas alors en arabe : on parle surtout des Franj (les Francs). On traite les nouveaux conquérants à l’instar de tous ceux qui les ont précédés : sans hostilité particulière. Très vite, des princes musulmans s’entendent ou pactisent avec un baron franc, ou l’inverse. Les Francs se sont rapidement intégrés au contexte local. A tel point qu’après la constitution des Etats latin, une différence de mentalité apparaît entre les Francs installés en Orient depuis un certain temps et ceux qui arrivent fraîchement d’Europe. Le chroniqueur arabe Oussama raconte qu’un jour, en visite chez ses « amis les templiers », il demande à se retirer pour prier. On lui désigne un lieu propice, mais un Franc à peine venu d’Occident s’offusque de le voir se tourner vers La Mecque et se risque à le secouer. Les templiers interviennent aussitôt pour défendre le musulman et excuser leur compatriote ignorant. L’idée simpliste qu’il fallait délivrer le tombeau du Christ et massacrer tous ceux qui étaient autour était plutôt le fait des moins aguerris.

Le Point : Tout de même, les croisades sont le point de départ de la grande incompréhension entre l’Occident et l’Orient…

A. Maalouf : Les principaux problèmes qui se posent aujourd’hui entre l’Occident et le monde arabo-musulman relèvent pour l’essentiel des cinquante dernières années, ou, si l’on veut remonter plus loin, de la période coloniale. Le véritable dossier du contentieux a trait aux difficultés Nord-Sud, à l’immigration, bref, à des problèmes modernes. Les croisades ne sont que des références historiques à travers lesquelles des forces agissantes légitiment leur attitude actuelle en puisant dans un passé mythique. Si la situation actuelle était différente, on aurait mis en avant d’autres mythes d’une tout autre signification, ou bien on aurait donné une signification tout à fait différente au même mythe. On peut trouver dans le passé de quoi justifier toutes les attitudes, et leurs inverses. Si l’on avait envie, au contraire de l’actualité, de souligner la coexistence entre les Francs et les Arabes, on pourrait trouver sans difficulté de nombreux exemples de coopération ou d’entente.

Le Point : Peut-on se risquer à dresser le bilan des croisades ?

A. Maalouf : Elles sont la première manifestation importante de l’élan vital de l’Occident. Jusqu’au XIe siècle l’Europe ne paraissait pas capable de se lancer à la conquête du monde : les croisades marquent le premier exercice d’une force qui va dominer le monde. Ce fait est d’autant plus important que, jusqu’à l’arrivée des croisés, l’Orient est en avance sur l’Occident. A partir des croisades, le rapport de force s’inverse : l’Orient devient une force secondaire, voire périphérique ou dominée. Dans l’imaginaire du monde musulman, l’Occident a bâti sa suprématie sur la conquête du monde arabe. C’est pourquoi les Orientaux se comparent sans cesse aux Occidentaux, parfois avec une certaine aigreur.

Le Point : Qu’en est-il de ceux qui se sont trouvés à mi-chemin entre les croisés et les musulmans, c’est-à-dire les Chrétiens d’Orient ?

A. Maalouf : Ils ont connu tout au long de l’histoire une position très inconfortable. Considérés par les musulmans comme les coreligionnaires des Francs, et tenus par les Francs pour des Orientaux comme les autres, ils ont été en permanence des victimes toutes désignées. Mais ils ont également obtenu certains avantages. Lorsque l’Empire ottoman a occupé le Levant, certaines communautés se sont retrouvées privilégiées du fait de leur ancien lien avec les Occidentaux. Par l’éducation, la culture, les échanges, ils ont su tirer profit de leur position intermédiaire. Mais l’essentiel de leur condition se caractérisait quoi qu’il en soit par un statut de nette infériorité et par des persécutions. Il reste que les Arméniens ont trouvé dans l’arrivée des croisés une planche de salut – qu’ils ont chèrement payée par la suite – et que les maronites du Liban ont pu renouer avec l’Eglise de Rome.

Le Point : On oublie souvent qu’à l’occasion des croisades les musulmans s’en sont pris aussi aux musulmans…

A. Maalouf : Le conflit entre sunnites et chiites a été en effet aussi important qu’entre chrétiens et musulmans. Saladin fut beaucoup plus violent à l’égard des chiites qu’à l’égard des Francs. C’est une réalité qu’on ignore généralement en Occident. La secte des Assassins, par exemple, mouvement d’inspiration chiite iranienne, a été sauvagement combattue par les sunnites turcs. Tout au long de la période des croisades, les chiites ont été pourchassés. Ce qui explique de nombreuses ententes – parfois explicites – entre chiites et croisés, notamment avec les templiers.

Le Point : Musulmans et croisés ont donc fait cause commune à plusieurs reprises, au gré de leurs intérêts…

A. Maalouf : Absolument. On sait que Richard Coeur de Lion a plusieurs fois utilisé les Assassins pour combattre ses ennemis. Et la première explication des croisades par le grand historien Ibn al-Athir invoque l’alliance entre l’Egypte fatimide et les Byzantins alliés aux croisés dans le but de chasser les Turcs. Comme vous voyez, on a toujours tort d’essayer d’utiliser l’histoire pour servir les querelles du moment présent. Notre vision des croisades est fille de nos problèmes actuels, et ce de part et d’autre, pour les Occidentaux comme pour les Arabes.

Le Point : Il ne faut donc pas voir dans le Djihad des fondamentalistes musulmans d’aujourd’hui une sorte de croisade à l’envers ?

A. Maalouf : Non. Le Djihad est un précepte qui consiste à dire qu’il faut être prêt à se battre pour sa foi. Ce qui existe, du reste, dans bien d’autres religions. Il n’y a pas là une grande spécificité de l’islam. N’oublions pas que même si une grande partie du territoire de l’islam a été convertie par la force, beaucoup de pays l’ont été par la foi, par des prédicateurs ou des marchands pacifiques. Le plus grand pays musulman est l’Indonésie, or elle n’a pas été conquise. Il en va de même pour l’Afrique noire. Le fait d’invoquer le Djihad pour justifier les combats politiques actuels relève de l’utilisation de l’histoire et de la religion. Il n’y a certainement pas d’équivalence entre croisades et Djihad, malgré les apparences d’une guerre sainte dans les deux cas. Il est toujours dangereux d’établir ce genre de parallèle.

Amin Maalouf

D’origine libanaise (chrétien maronite), Amin Maalouf, d’abord rédacteur en chef de Jeune Afrique, s’est consacré aux romans et aux récits historiques. Auteur, entre autres, de « Léon l’Africain », « Samarkand », « Le siècle de Béatrice », il a également publié, en 1986, « Les croisades vues par les Arabes » (J.-C. Lattès). Il a reçu le prix Goncourt en 1993 pour « Le rocher de Tanios ».

Les croisades critiquées

Dès le XIIIe siècle, les troubadours font preuve de dérision à l’égard des croisés – comme Rutebeuf dans le « Décroisé » – et fustigent les pillages, les horreurs et les viols commis au nom de la chrétienté. Le pape est très souvent égratigné, y compris par des religieux qui sont convaincus que les croisades ne sont pas l’oeuvre de Dieu, puisqu’elles connaissent une succession d’échecs. Un chroniqueur rapporte même que, devant des franciscains quêtant pour la croisade, le peuple fit l’aumône à un autre mendiant au nom de Mahomet, « plus puissant que le Christ ». De nombreux missionnaires préfèrent la conversion à la guerre sainte, tel François d’Assise, parti convaincre le sultan d’Egypte al-Kamil d’embrasser la vraie foi. Mais la critique la plus vive explosera au XVIIIe siècle avec l’«Essai sur les moeurs», de Voltaire, véritable brûlot contre les croisades.

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Book Details
Amin Maalouf
“The Crusades Through Arab Eyes ”

293 pages, £10.49.
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