Day: May 31, 2007

Sur le chemin des Templiers

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Du Perche au Larzac en passant par l’Angoumois, kraks, donjons, commanderies attestent la présence des moines-soldats. Qu’ils soient templiers ou hospitaliers. Visite guidée.

Nichée au bord d’une route du Perche, à 160 kilomètres de Paris, la commanderie d’Arville passe pour la commanderie templière par excellence. Sa porte fortifiée, aux briques disposées en losanges et aux lanternons habillés de châtaignier, figure dans tous les livres comme le symbole de ces communautés rurales dont les moines-soldats parsemèrent la chrétienté.

« Fondée par les Templiers au début du XIIe siècle, la commanderie d’Arville reste, par l’importance des bâtiments existants, un ensemble unique et la commanderie la mieux conservée de France » , s’est enthousiasmée Régine Pernoud. A vrai dire, la célèbre médiéviste jouait un peu sur les mots. Car si Arville fut incontestablement créée par les Templiers, les bâtiments qu’admirent ses 15 000 visiteurs annuels sont largement postérieurs à l’époque des croisades. La porte fortifiée ? elle date pour l’essentiel des XVe et XVIe siècles. La grange dîmière ? Du XVIe également. Le presbytère ? il remplace le logis du commandeur, disparu à la Révolution. Seule l’austérité tout orientale de l’église romane, précédée d’une tour de défense, remonte à l’époque des chevaliers du Temple.

C’est sans doute cela, le véritable secret des Templiers : là où le public croit toucher du doigt le Moyen Age austère et mystérieux qu’ils incarnent, il contemple le plus souvent l’oeuvre de leurs successeurs hospitaliers. Récupérant les dépouilles de leurs rivaux en 1312 après la dissolution de l’ordre du Temple, les Hospitaliers de Saint-Jean (devenus chevaliers de Malte au XVIe siècle) ont pendant cinq siècles remanié, reconstruit, modernisé. Tout en conservant, néanmoins, l’organisation héritée de leurs devanciers.

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Si bien qu’un ensemble architectural comme celui d’Arville, même modifié, donne encore l’idée du fonctionnement d’une commanderie templière. Dès lors, Hospitaliers ou Templiers, peu importe. A Arville, petits et grands passeront un agréable moment à visiter les jardins médiévaux, à cuire du pain dans un four à l’ancienne, ou à embarquer vers l’Orient sur les pas des croisés grâce à un ingénieux parcours pédagogique.

Pour avoir, toutefois, une vue à plus grande échelle de ce que fut la puissance de l’ordre du Temple, c’est plus au sud qu’il faut se rendre, dans les solitudes du Larzac. Car bien avant d’être squatté par José Bové et désenclavé par le viaduc de Millau, ce causse, le plus vaste et le plus méridional de France, fut presque tout entier la possession des Templiers.

A parcourir cette plaine lunaire, piquetée d’arbustes, où affleure le roc, on comprend que ces familiers de la Terre sainte se soient sentis ici chez eux. A coups de donations, d’achats et de ventes forcées, les Templiers évincèrent, au XIIe siècle, les seigneurs locaux, pour faire de ce plateau, moins aride qu’il n’y paraît, leur plus grande possession en Occident. Idéalement situé près des ports de la Méditerranée, le Larzac devint une base logistique d’où partaient hommes, chevaux, vivres et argent vers les châteaux de Palestine.

Aujourd’hui encore, de petits « kraks » fortifiés, posés comme des mirages sur le paysage, complètent l’illusion de se trouver non au fin fond de l’Aveyron, mais dans quelque Orient aux aspérités adoucies. En 1997, le département a eu la bonne idée de raccorder cinq sites fortifiés en un « circuit templier », avec points d’accueil, aires de pique-nique et visites guidées, histoire de surfer sur le succès du plus connu d’entre eux, La Couvertoirade.

Classé parmi « les plus beaux villages de France », La Couvertoirade voit chaque été les touristes s’abattre, tels une nuée de criquets, sur son lacis de rues pierreuses, bordées de maisons caussenardes et d’échoppes d’artisanat. Seul, à vrai dire, le donjon est ici templier. L’enceinte, presque intacte, date en fait de la guerre de Cent Ans, quand les populations du Larzac cherchaient à se protéger des grandes compagnies. Mais à La Cobertoirada (nom du lieu en occitan), dès que l’on s’écarte des remparts, cela fleure toujours le mouton, comme au temps des Templiers : dans les inventaires, on trouve la trace de milliers de brebis, contre seulement deux ou trois tenues de combat. Et l’étendue alentour, cultivée de céréales, porte toujours, en 2005, le nom de « plaine du Temple ».

Si La Couvertoirade tire un peu la couverture à elle, c’est une localité voisine, Sainte-Eulalie-de-Cernon, qui était le vrai QG des Templiers dans le Larzac. Difficile à imaginer, tant ce délicieux village paraît assoupi au creux de son vallon. A la terrasse de Chez Mimile, près d’une fontaine cernée de platanes, il fait bon siroter un café à l’ombre d’une réplique miniature du palais des Papes construite au XIVe siècle par… les Hospitaliers, encore eux ! Les Templiers ? Ils dorment probablement sous vos pieds, car l’actuelle place de la Fontaine fut jadis leur cimetière. Ce qu’ignorent les zozos en manteau blanc qui, de temps à autre, tiennent des cérémonies nocturnes dans le cimetière du village, qui date du XVIIe siècle !

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A Sainte-Eulalie, les Templiers ont surtout laissé en héritage une église romane aux belles voûtes de tuf. Tout le reste est l’oeuvre des Hospitaliers, « qui ont, eux aussi, une histoire formidable : Malte, l’aspect caritatif, de grands personnages » , souligne la guide-interprète Laurence Fric. D’autres vestiges templiers subsistent dans les bourgades voisines, La Cavalerie et Viala-du-Pas-de-Jaux. Une liste à laquelle le conseil général, pour ne pas faire de jaloux, a adjoint Saint-Jean-d’Alcas, une fondation purement cistercienne ! Chacun en effet commence à comprendre que ces énigmatiques moines-soldats constituent une image porteuse. De plus en plus, les « marchands du Temple » pavoisent leurs boutiques aux couleurs rouge et blanc. Au risque parfois du kitsch : on joue cet été à Sainte-Eulalie une comédie musicale à la sauce « Notre-Dame de Paris », qui fait l’amalgame entre Templiers et cathares, ces prétendus « frères du silence », dont le seul point commun est d’avoir fini sur le bûcher…

Bien difficile, décidément, de saisir le vrai visage des Templiers. Pour le contempler en face, il faut quitter le Larzac et obliquer plein ouest, vers les coteaux modérés de la Charente. Là, au sud d’Angoulême, dans la commune de Cressac-Saint-Genis, se dresse une chapelle en pierre grise, perdue dans les maïs.

L’édifice, sans clocher ni chevet, sert aujourd’hui d’oratoire protestant. Mais à l’intérieur, c’est l’éblouissement : à la fin du XIIe siècle, la chapelle a été ornée de fresques, sans doute pour commémorer la participation d’un contingent venu de l’Angoumois à la retentissante victoire remportée sur les sarrasins en 1163 à La Bocquée, devant le krak des Chevaliers.

Longtemps recouvertes d’un badigeon, les fresques, naïves et fortes, montrent les frères « armés de fer et de foi » au sommet de leur gloire. Ici, plus de bûchers, de délires ésotériques ni d’effet d’aubaine commerciale : surgissant d’une cité mystique crénelée, les chevaliers du Christ, casque à nasal sur le visage, gonfanon baucent au vent, partent fièrement au combat. Et, sans crainte du temps qui efface l’ocre des fresques, mettent pour l’éternité en déroute la cohorte des ennemis de Dieu.

Commanderie d’Arville

Route des Templiers, Arville (Loir-et-Cher). Rens. au 02.54.80.75.41, et commanderiearville.com. Larzac templier et hospitalier (Aveyron) : Cinq sites fortifiés : La Cavalerie, La Couvertoirade, Sainte-Eulalie-de-Cernon, Viala-du-Pas-de-Jaux, Saint-Jean-d’Alcas. Renseignements au conservatoire Larzac templier et hospitalier, à Millau. Rens. au 05.65.59.12.22 et http :// www.conservatoire-larzac.fr.

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La Commanderie 

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Cette structure, propre aux ordres militaires, est un centre de prière, avec une chapelle et un cimetière ; de commandement, avec un logis de maître et parfois une fortification ; d’exploitation, avec des bâtiments agricoles. Elle peut être constituée par une seule maison, cellule de base du réseau templier, ou en regrouper plusieurs. Y vivent quelques chevaliers, parfois un ou deux seulement, souvent retraités, davantage de sergents de métier, et du personnel rattaché. Faute de définition stricte, il est impossible de préciser le nombre de commanderies, sans doute pas plus de trois mille au total au début du XIVe siècle. On en a recensé dix-sept en Normandie, une trentaine en Provence. Leur taille est très variable : la commanderie de Voismer, près de Vire, possède un domaine de 245 hectares, celle de Sainte-Eulalie-de-Cernon est parvenue à s’approprier tout le causse du Larzac, où elle élève 1 725 moutons, 160 chèvres, 146 bovins et 35 chevaux. Les maisons templières urbaines sont assez nombreuses, en particulier dans les ports méditerranéens et les métropoles économiques et politiques. Vers 1140, le Temple s’établit dans un faubourg du nord de Paris, auquel il donna son nom, et forma un vaste enclos fortifié recouvrant une bonne partie du 3e arrondissement actuel. Son puissant donjon subsista jusqu’en 1796 L. T.