La chute du Temple

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Entretien Alain Demurger*

Le Point : Avec la perte des Etats latins d’Orient, le Temple a-t-il perdu du même coup l’essentiel de sa raison d’être, à la différence de l’Hôpital ?

Alain Demurger : Non. Son quartier général, comme celui de l’Hôpital, est resté à Chypre jusqu’au bout. Les mouvements de templiers entre l’Occident et Chypre sont nombreux et constants de 1291 à 1307. L’ordre du Temple et son dernier grand maître, Jacques de Molay, ont été les artisans de l’alliance avec les Mongols de Perse contre les Mamelouks en 1299-1303, afin de reprendre pied en Terre sainte. L’Hôpital est dans la même situation. Mais, en 1306-1310, il conquiert Rhodes, ce qui lui permettra de continuer son action et de se protéger.

La royauté française avait-elle des motifs profonds, ou seulement conjoncturels, de provoquer la ruine du Temple ?

Conjoncturels. La cause invoquée pour justifier une aversion ancienne et profonde du roi envers le Temple ne tient pas : la remise en question par la royauté de certains privilèges jadis accordés est un fait général dans tous les Etats et pour tous les ordres – Hôpital, Cîteaux, Mendiants… Le retrait du Trésor royal du Temple de Paris en 1295 est dû non pas à la méfiance de Philippe le Bel mais à un changement de politique financière : pour obtenir des prêts des compagnies italiennes, les fameux « Biche et Mouche » (les banquiers Albizzo et Mosciatto Guidi), le roi doit donner des garanties. C’est pourquoi il confie à ces financiers la gestion du Trésor royal. Le récit, dans une seule source, éloignée du terrain, de la colère de Jacques de Molay apprenant que le trésorier du Temple de Paris aurait prêté une somme énorme au roi sans en référer, en violation de la règle, à la direction de l’Ordre, ce qui aurait brouillé le grand maître et Philippe le Bel, est invraisemblable, le Temple, contrairement à sa légende, n’ayant pas l’encaisse suffisante pour réaliser un prêt de cette ampleur. Le seul désaccord avéré entre le roi et le Temple porte sur la fusion de ce dernier avec l’Hôpital, que Jacques de Molay refuse en 1306-1307. C’est l’occasion – la rumeur née en 1305 sur les prétendues turpitudes du Temple -, qui a fait le larron, en l’occurrence le roi et ses conseillers. Le roi s’est servi du Temple pour obtenir du pape Clément V le règlement à son avantage d’un autre problème : le procès en hérésie qu’il veut intenter à la mémoire du pape Boniface VIII, avec lequel il était entré dans un conflit violent ponctué par l’« attentat d’Agnani » en 1303.

Qui a cru réellement à la perversion supposée du Temple ?

Pas grand monde au début, pas même le roi sans doute. Peut-être ce dernier a-t-il fini par y croire, mais j’ai du mal à penser que, en dépit de leurs proclamations, ses conseillers Nogaret et Plaisians aient accordé foi à la manipulation qu’ils montaient. Le procès du Temple est fabriqué à partir de quelques éléments réels, mais déformés, et d’un « modèle » accusatoire bien rodé qui a servi à plusieurs reprises sous le règne de Philippe le Bel et de ses successeurs : contre Boniface VIII, contre l’évêque Guichard de Troyes en 1309, contre Enguerrand de Marigny en 1315, etc. Cela a pris au début, le roi ayant su se ménager des relais dans l’opinion. Mais, l’affaire traînant, le doute s’est installé, comme en témoigne l’attitude de la majorité des pères du concile de Vienne, chargé en dernière instance de statuer sur le sort de l’Ordre en 1312, qui veulent entendre la défense des Templiers. Si bien que le pape préféra prononcer lui-même, le 22 mars, la suppression de l’Ordre, qui ne fut donc jamais condamné en tant que tel.

Pourquoi l’Ordre a-t-il été incapable de trouver des soutiens et de se défendre ?

Les Templiers se croyaient innocents. Dès l’été 1307, le grand maître lui-même a demandé au pape une enquête. A bon droit, ils pouvaient compter à l’automne sur l’appui de Clément V. On les a dits victimes de la faiblesse de leur formation intellectuelle, de l’absence chez eux de bons juristes. Soyons attentifs à la chronologie : en 1300, les ordres militaires ne comptaient guère de grands intellectuels. C’est aux XIVe et XVe siècles que l’Hôpital a développé une politique de formation pour ses cadres. Mais n’est-ce pas parce qu’il a tiré les leçons de l’affaire du Temple ? Un ordre militaire est fait pour combattre, pas pour méditer et prier ou propager la foi et abattre l’hérésie. Le Temple s’est cependant défendu : en 1310, massivement, les Templiers ont voulu défendre leur ordre devant la commission pontificale chargée de le juger. Disons que leur défense fut maladroite et que leurs dirigeants, grand maître en tête, ont choisi une mauvaise tactique en se réfugiant dans le silence au moment où se développait la révolte de la base, celle des simples chevaliers. Les soutiens extérieurs manquent en effet. Je me demande cependant si la noblesse du royaume, qui a fourni à l’Ordre tant de chevaliers, a accueilli leur arrestation avec faveur. N’y aurait-il pas un lien entre l’affaire du Temple et la fronde connue sous le nom de « ligues nobiliaires » en 1314-1315 ?

Quel a été le sort réservé aux Templiers hors de France ?

Le pape, mis devant le fait accompli en octobre 1307, a repris la main en faisant de la fuite en avant : il a ordonné six semaines plus tard l’arrestation des Templiers dans toute la chrétienté. Mais, hors de France, seules les procédures pontificales lancées en 1308, qui visaient l’Ordre et non pas les personnes, ont été mises en oeuvre. Dans la plupart des pays, en Angleterre, dans la péninsule Ibérique, en Allemagne, à Ravenne, les Templiers ont été innocentés. En France, ceux qui ont reconnu leurs erreurs ont été absous et réconciliés. Les dignitaires devaient être jugés par le pape. Mais celui-ci les abandonna, d’où la révolte tardive, trop tardive de Jacques de Molay, qui revint sur ses aveux et fut envoyé par le roi au bûcher comme relaps. Beaucoup de Templiers sont morts de mauvais traitements, quelques dizaines ont péri sur le bûcher. Certains ont pu fuir et se cacher. La plupart ont fini dans des maisons de l’ordre de l’Hôpital, auquel les biens du Temple avaient été dévolus, et qui devait entretenir les anciens Templiers, puisqu’ils avaient prononcé des voeux perpétuels. Au total, Clément V s’est résolu à sacrifier le Temple en contrepartie de l’abandon par Philippe le Bel du procès intenté à la mémoire de Boniface VIII, dont le succès aurait ruiné l’institution pontificale. Bras de fer et compromis ont été à l’oeuvre du début à la fin entre le pape et le roi

* Maître de conférences honoraire à l’université Paris-I est l’auteur de « Chevaliers du Christ. Les ordres religieux militaires au Moyen Age » (Seuil, 2002), « Jacques de Molay. Le crépuscule des Templiers » (Payot, 2002) et, cette année, de « Les Templiers. Une chevalerie chrétienne au Moyen Age » (Seuil), synthèse complète, précise et vivante. Le présent dossier doit beaucoup à cet ouvrage, appelé à faire référence.

in Le Point

One thought on “La chute du Temple

    Jamar Paris said:
    May 26, 2010 at 10:43 pm

    You’ve done it again! Incredible writing!

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