La croisade, premier choc des civilisations

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La motivation des chrétiens est la libération des Lieux saints, et non la destruction de l’islam. S’il arrive que le fanatisme conduise les Occidentaux à commettre le pire, ces expéditions sont aussi l’occasion d’échanges fructueux entre les deux communautés.

De la fin du XIe à la fin du XIIIe siècle, des centaines de milliers d’Européens franchissent, par mer ou par terre, des distances considérables pour atteindre la Terre sainte. C’est souvent au péril de leur vie que ces hommes et ces femmes accomplissent ce voyage. Arrivés sur place, beaucoup prennent part aux combats contre les musulmans. Mais pas tous : certains sont de simples pèlerins dont le seul désir est de se recueillir sur le tombeau du Christ.
Tout commence en novembre 1095. Le pape Urbain II préside un concile, à Clermont en Auvergne. Il y rappelle les principes de la réforme lancée, quelques années plus tôt, par son prédécesseur, Grégoire VII (1073-1085), qui lui a donné son nom : la réforme grégorienne. Le pape profite de la réunion d’un grand nombre de prélats et de quelques nobles laïcs pour lancer un appel en faveur des Lieux saints. Tout au long du XIe siècle, les mauvaises nouvelles se sont accumulées. En 1006, le calife Al-Hakim a ordonné la destruction du Saint-Sépulcre. Plus grave : venus du fin fond de l’Asie, les Turcs se sont emparés de Jérusalem dans les années 1070. Or, nombreux sont ceux qui, depuis des siècles, se rendent sur les lieux où le Christ a vécu. Non sans leur infliger parfois quelques vexations, les Egyptiens se montrent plutôt tolérants à l’égard des pèlerins occidentaux. Les Turcs qui leur succèdent sont beaucoup plus durs. Par ailleurs, ces derniers constituent pour l’Empire byzantin une terrible menace : en 1071, à Manzikert, en Asie Mineure, ils ont écrasé l’armée impériale.

Les relations entre Occidentaux et Byzantins, entre Latins et Grecs, ne sont pas très bonnes. En 1054, le pape et le patriarche, qui veulent chacun la prééminence sur l’autre, se sont mutuellement excommuniés. Pour autant, des deux côtés, en dépit des désaccords et des préjugés, on a le sentiment d’appartenir à la même religion, surtout face aux Turcs. Le sort des Lieux saints et leur accessibilité importent aux uns autant qu’aux autres. Au printemps 1095, une ambassade envoyée par l’empereur Alexis Comnène a imploré l’aide des Occidentaux.

Les historiens se sont longuement interrogés sur les objectifs que poursuivait Urbain II en lançant un appel qui devait changer le cours de l’Histoire. Il est difficile de répondre de façon tranchée. Le but principal est certainement de rendre de nouveau accessibles les Lieux saints aux pèlerins venus d’Europe. Débarrasser la chrétienté des chevaliers pillards des biens d’Eglise, affirmer la suprématie du pontife de Rome sur les pouvoirs temporels, rois et princes d’Europe, dans la lignée de la réforme grégorienne, ou encore encourager l’expansion de la chrétienté ne fait sans doute pas partie des desseins d’Urbain II, même si, de fait, la croisade y contribue. Quant à la guerre contre l’islam, elle n’est pas à l’ordre du jour : il ne s’agit pas pour les croisés d’éliminer l’islam ni de convertir ou d’exterminer les musulmans ; il faut simplement libérer la terre où le Christ s’est incarné.

Relayé par l’envoi de lettres et une campagne de prédication efficace, l’appel du pape connaît un grand succès. Dans le royaume de France et dans toute l’Europe, des milliers de personnes prennent la croix.

Les Etats francs qui se sont constitués après les succès de la première croisade (1096-1099) vont se trouver au contact des Etats musulmans qui les entourent. Dans la seconde moitié du XIIIe siècle, les territoires tenus par les chrétiens s’amenuisent inexorablement. Le dernier port important, Acre, tombe en mai 1291 aux mains des musulmans. L’événement marque les contemporains, sans pour autant susciter un mouvement comparable à la première croisade, deux siècles plus tôt.

La croisade est, de nature, un phénomène religieux. Le monde musulman n’est rien d’autre, pour la plupart des Européens, qu’une vaste « païennerie » : ce n’est donc pas la lutte contre l’islam, méconnu en Occident, qui mobilise les foules. C’est le rappel permanent des dangers que courent les Lieux saints puis, après la perte de Jérusalem, l’insistance sur leur nécessaire reconquête. Le salut de la Terre sainte prend une tournure obsessionnelle.
En un sens, en effet, la croisade est partout en Occident. La préparation de nouvelles expéditions mobilise la diplomatie pontificale et occupe une part non négligeable de l’activité diplomatique entre les cours européennes. De la haute noblesse aux simples fidèles, à tous les niveaux de la société, nombreux sont ceux qui prennent la croix. Cela se voit : ils portent sur leur vêtement une croix d’étoffe. Ils sont dotés d’un statut particulier qui les protège dans une large mesure des poursuites judiciaires, les exempte d’impôts et les dispense même de payer leurs dettes. Leurs privilèges ont une contrepartie : les croisés se sont engagés par un voeu solennel à partir pour la Terre sainte. Seuls le pape et ses légats sont habilités à les relever de ce voeu impératif, moyennant une compensation financière appropriée : les croisés, de ce fait, ne sont plus de simples laïcs.

La dimension religieuse de la croisade conduit les autorités de l’Eglise à accepter, non sans hésitation au départ, la création des ordres militaires. Les chevaliers du Temple et de l’Hôpital, à la fois religieux et combattants, constituent une aberration presque monstrueuse au regard du principe fondamental qui interdit à tout clerc de verser le sang. Présents en Occident, dans leurs fameuses commanderies, Templiers et Hospitaliers illustrent aux yeux de tous le dévouement suprême : la perte de la Terre sainte entraînera la chute des Templiers.

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Aux XIIe et XIIIe siècles, la société occidentale est donc largement tendue vers la croisade. Le clergé paie, parfois de mauvaise grâce, des impôts pour le salut de la Terre sainte (les décimes). Les laïcs sont aussi sollicités : il leur faut prendre la croix et, quand ils l’ont prise, partir combattre. Régulièrement, les prédicateurs insistent sur les malheurs qui frappent les chrétiens sur les lieux mêmes où a vécu le Christ, sur le scandale que représente la perte de la Terre sainte. Chroniques et chansons de geste rappellent les prouesses des croisés, en même temps qu’elles font de Saladin un héros aussi preux que Godefroi de Bouillon ou Richard Coeur de Lion.

Cette imprégnation de la société occidentale par l’idéologie de la croisade explique que les manifestations de fanatisme ne manquent pas. Les grandes cérémonies de prise de croix sont particulièrement propices au développement de comportements extrêmes, surtout dans les premiers temps, au début du XIe siècle. Les sermons destinés à exciter le zèle de l’auditoire en faveur de la croisade encouragent ou révèlent le fanatisme présent de façon latente dans toute réunion de masse.

A Clermont, en 1095, d’après les témoignages des chroniqueurs qui en ont rapporté la substance, à défaut des termes exacts, le pape soulève l’enthousiasme de la foule. Un demi-siècle plus tard, Bernard de Clairvaux, prêchant la seconde croisade, parvient lui aussi à électriser son auditoire, au point d’épuiser très rapidement les croix de tissu qu’il a fait préparer et de devoir, dit-on, découper son vêtement pour en procurer de nouvelles. Tant Urbain II que saint Bernard sont des hommes pondérés ; tous les prédicateurs ne sont pas aussi avisés. Galvanisés par les sermons prononcés par des fanatiques souvent en marge de l’Eglise officielle, certains croisés n’attendent pas d’être au contact avec les musulmans : ils s’en prennent aux juifs. Au XIIe siècle, chaque nouvelle croisade est précédée de pogroms contre lesquels l’Eglise s’élève mais qu’elle ne parvient pas toujours à éviter. Les prédicateurs, généralement, ne s’élèvent pas contre les juifs, mais l’excitation qu’ils suscitent dans la population se retourne souvent contre ces derniers.

Au XIIIe siècle, les choses changent quelque peu. Il devient nécessaire de stimuler le zèle défaillant des croisés potentiels. Avant son premier départ en croisade, Saint Louis recourt à un subterfuge pour contraindre les seigneurs de son entourage à prendre la croix avec lui. Chaque année, lors des principales fêtes, le roi récompense ses proches par des manteaux ; cette année-là, Saint Louis fait distribuer des manteaux pliés de telle façon que c’est seulement quand on les met qu’on aperçoit la croix qui les orne : ceux qui les portent ont donc pris la croix sans le savoir…

En 1267, quand Saint Louis annonce sa seconde prise de croix, il n’est guère suivi dans un premier temps : il a pourtant exhibé lors de la cérémonie les reliques les plus précieuses de la chrétienté, celles de la Passion du Christ, particulièrement la couronne d’épines. Mais, dans le courant du XIIIe siècle, la croisade ne suscite plus un enthousiasme aussi massif qu’au siècle précédent. Des critiques se font même jour, parfois teintées d’anticléricalisme : la papauté, qui met en place une fiscalité de plus en plus lourde sur le clergé, est accusée d’utiliser l’argent récolté pour ses propres desseins. D’autre part, à partir du début du XIIIe siècle, les papes donnent à ceux qui combattent pour elle, en Italie et ailleurs, les mêmes avantages qu’aux croisés de Terre sainte : le prestige de la croisade en prend un coup.

Livrées pour libérer, défendre ou reconquérir les Lieux saints, les batailles des croisés sont forcément légitimes. La promotion de la croisade par l’Eglise pousse par conséquent à l’apparition d’une nouvelle conception de la mort comme martyre glorieux. Morts au combat ou sur la route, les croisés sont promis au paradis. Un chroniqueur anonyme écrit à propos du siège d’Antioche auquel il prit part (1097-1098) : « Beaucoup des nôtres y reçurent le martyre et, dans la joie et l’allégresse, rendirent à Dieu leurs âmes bienheureuses. Parmi les pauvres, beaucoup moururent de faim et pour le nom du Christ. Montés triomphalement au ciel, ils revêtirent la robe du martyre en disant d’une seule voix “Venge, Seigneur, notre sang répandu pour toi, qui es béni et digne de louanges dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il !”»

Mourir en martyr apparaît naturel et même souhaitable à certains croisés. En 1269, un grand seigneur français, Robert de Résèques, se trouve pris dans une situation difficile : à la tête d’une centaine de chevaliers, il est entouré de combattants musulmans en bien plus grand nombre. A un de ses lieutenants qui le presse de battre en retraite, il répond qu’il est venu en Terre sainte afin de mourir pour le Christ. Il est exaucé. Tous ses compagnons trouvent la mort avec lui. Si cet exemple n’est évidemment pas généralisable, il n’en est pas moins révélateur d’un certain type de comportement, encouragé par l’idéologie de la croisade, alors que celle-ci, à la fin du XIIIe siècle, commence à s’essouffler.

Dans d’autres circonstances, du reste, ce mépris de la mort de la part des croisés permet d’emporter la décision : ainsi, lors de la première croisade, quand quelques milliers de combattants, qui ont parcouru des milliers de kilomètres et défait à plusieurs reprises, en plein territoire ennemi, les armées musulmanes, s’emparent de Jérusalem. Cette attitude face à la mort a des conséquences aussi pour l’ennemi. En 1099, la prise de Jérusalem est suivie par le massacre d’une partie de la population. Il faut cependant se méfier des récits des chroniqueurs : si étrange et invraisemblable que cela puisse nous paraître, ceux-ci trouvent valorisant de signaler que les croisés, ce jour-là, avaient du sang jusqu’aux genoux !

De même, en 1250, racontant les premiers succès de la campagne qu’il a entreprise en Egypte, au coeur du pouvoir musulman, Saint Louis insiste sur le grand massacre des ennemis accompli par l’armée croisée. Il faut faire la part des choses : dans les mentalités du temps, il est nécessaire d’infliger les pertes maximales à l’ennemi, au prix, le cas échéant, d’arrangements avec la vérité. Il est certain que les carnages vantés ou rêvés par les croisés sont loin d’approcher ceux, bien réels et infiniment plus meurtriers, du XXe siècle.

Au demeurant, les guerres entre chrétiens et musulmans ne sont pas toujours si sanglantes. Le plus souvent, même, les ennemis faits prisonniers des deux côtés sont échangés ou libérés contre rançon. Bien loin d’être inexpiable, la guerre telle qu’on la pratique en Terre sainte est, la plupart du temps, codifiée par des règles implicites que ni un camp ni l’autre ne violent. Seuls les Templiers et les Hospitaliers, particulièrement redoutés, sont systématiquement exécutés par les musulmans. En revanche, les seigneurs chrétiens laïques, quand ils sont capturés, peuvent recouvrer la liberté en versant une rançon : c’est le cas de Saint Louis en 1250, ou des Poulains.

Les périodes de guerre sont d’ailleurs séparées par de longs intervalles pacifiques propices au développement de relations commerciales contrôlées par les grandes puissances maritimes que sont les cités italiennes – Venise, Gênes, Pise, Amalfi.

Les relations sont parfois difficiles, du coup, avec les croisés fraîchement débarqués d’Europe. Ceux-ci ne comprennent ni les marchands ni les Poulains ; ils jugent sévèrement leur comportement qu’ils assimilent à de la trahison. En 1291, la chute d’Acre est provoquée indirectement par l’arrivée de centaines de croisés italiens. A peine débarqués de leurs navires, ceux-ci, désireux d’en découdre avec les musulmans, bravent les avertissements des Poulains et attaquent en pleine paix une caravane musulmane qui passait à proximité. Le sultan saisit le prétexte pour suspendre la trêve et lancer l’offensive finale sur Acre, emportée quelques mois plus tard.

En Europe, on prend conscience du risque représenté par l’inconscience de certains croisés. Dans les années qui précèdent la fin de la présence chrétienne en Terre sainte, les « projets de croisade » se multiplient : ils développent, souvent de façon irréaliste ou utopique, les plans les plus élaborés pour reprendre pied en Syrie et reconquérir Jérusalem. Beaucoup s’accordent sur la nécessité de constituer en Terre sainte une armée permanente qui remplacera avantageusement l’arrivée ponctuelle et temporaire de croisés fanatiques, ignorants et parfois pressés de repartir en Occident.

La valorisation du massacre de l’ennemi, musulman et, à l’occasion, juif, la glorification de la mort des croisés assimilée au martyre, l’omniprésence de l’idéologie de la croisade en Occident pourraient accréditer l’idée que ces expéditions et ces guerres sans cesse recommencées sont le fruit d’un véritable intégrisme religieux. Est-ce si évident ?

Les croisades accompagnent la première expansion européenne ; les croisés élargissent leur horizon, expérimentent leur courage et leur esprit de sacrifice, s’y construisent une véritable mythologie. Entre 1099 et 1291 les périodes de paix entre les deux communautés ne sont d’ailleurs pas rares ; les échanges commerciaux sont alors fructueux de part et d’autre ; une société multiculturelle voit le jour en Terre sainte, où se brassent les influences venues de toutes les rives de la Méditerranée. La réflexion et le contact avec l’autre ne sont nullement absents de la société occidentale, structurée par la croisade. Si la bêtise, l’ignorance et le fanatisme caractérisent souvent le comportement des chrétiens, comme celui des musulmans, il serait injuste de ne voir les croisades que sous cet angle exclusivement négatif. Elle fut aussi une épopée fondatrice pour l’Occident.

Par Xavier Hélary
Maître de conférences en histoire médiévale à l’université de Paris-Sorbonne Paris-IV, Xavier Hélary est spécialiste d’histoire militaire du Moyen Age.

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2 thoughts on “La croisade, premier choc des civilisations

    Most Popular Posts « Templar Globe said:
    November 5, 2007 at 3:31 am

    […] 6. (5) La croisade, premier choc des civilisations […]

    ROLLAT CHRISTIAN said:
    August 26, 2011 at 8:09 pm

    Puis-je entrer en contact avec monsieur HELARY vis à vis de quelques faits d’histoires militaires erronés contenus dans son exposé dans l’annuaire du bulletin édtion 2007 de la croisade à Tunis à la chute de st-Jean d’acre. merci de lui transmettre ce message afin que je puisse entrer en relation avec lui … Je suis l’auteur de l’AFFAIRE ROUSSILLON DANS LA TRAGEDIE TEMPLIERE Tome 1 et 2.

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